212. l'absence d'horizon

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Je pars pour dix jours faire le plein de soleil et de sable. M'imprégner des odeurs de la terre, marcher dans les herbes, rencontrer des étrangers, parler espagnol. Et puis la plage. Lire. J'installerai la chaise longue et la serviette éponge bleue avec des étoiles roses près d'un palmier incliné sur le sable. J'y accrocherai des foulards de soie rouge et safran pour me faire de l'ombre. Ils claqueront dans le vent. J'irai me baigner dans la mer. Ma peau va brûler. Je passerai des heures à rêver. À dormir.

Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l'étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. Entré dans l'eau, c'est le saisissement, la montée d'une glu froide et opaque, puis le plongeon dans le bourdonnement des oreilles, le nez coulant et la bouche amère — la nage, les bras vernis d'eau sortis de la mer pour se dorer dans le soleil et rebattus dans une torsion de tous les muscles ; la course de l'eau sur mon corps, cette possession tumultueuse de l'onde par mes jambes — et l'absence d'horizon. Sur le rivage, c'est la chute dans le sable, abandonné au monde, rentré dans ma pesanteur de chair et d'os, abruti de soleil, avec, de loin en loin, un regard pour mes bras où les flaques de peau sèche découvrent, avec le glissement de l'eau, le duvet blond et la poussière de sel.
[Albert Camus, Noces à Tipasa]

Note : L'écriture de ce journal devrait reprendre vers le 23 avril et des poussières.