211. les oies des neiges

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« Je peindrai des oies blanches tant qu'il y en aura dans le ciel. »

Une personne qui écrit pourrait-elle dire comme Riopelle : j'écrirai des oies blanches tant qu'il y en aura dans le ciel. Non. Et pourquoi pas. Aujourd'hui, j'écris des oies blanches. Rien d'autre n'a d'importance ni ne mérite d'être écrit. Ce jour est donc un jour heureux. Un jour inscrit sous le signe de la sauvagine.

Très tôt hier matin, j'ai eu la chance d'apercevoir le vol des oies blanches, les belles oies des neiges, juste au-dessus de ma maison. J'étais dehors. Je suis restée debout à regarder le ciel et les milliers de grands oiseaux qui formaient un immense V.

Presque chaque année, je les vois remonter vers le nord. J'ai besoin de ça, de cet ancrage qui indique le passage d'une saison à l'autre. Le vol des oies m'offre un autre point de vue, la vie selon une nouvelle perspective. Plus juste.

... Elles s'avancent par volées angulaires, liées ensemble à l'oie capitale par un fil invisible. Inlassablement, elles entretiennent cette géométrie mystérieuse, toutes indépendantes, chacune tendue vers sa propre fin, mais, en même temps, toutes unies, toutes obliques, sans cesse ramenées, par leur instinct social, vers cette fine pointe qui signifie : orientation, solidarité, pénétration unanime dans le dur de l'air et les risques du voyage... [F.-A. Savard, L'Abatis]

Demain je volerai vers le sud, je ferai donc la route des oies en sens inverse. Judith arrive tout à l'heure. Elle va s'occuper de la maison et du chat et des plantes pendant mon absence. J'avais espéré qu'elle voyage avec moi, mais ça n'a pas pu s'organiser ; elle aura donc la maison pour elle toute seule. Les oies voyagent loin et longtemps. Cette route vers le nord, je sais ce que cela signifie, sans jamais l'avoir suivie moi-même. Génétiquement, c'est inscrit, et cette ligne là, c'est ça qui me coupe en deux. Le sang mêlé. L'envie de partir, celle d'une vie nomade, qui s'agrippe à moi d'un seul coup.

Découvert une carte géographique permettant de voir la route suivie par les oies des neiges sur Environnement Canada [www.qc.ec.gc.ca/faune/sauvagine/]. Quand elles arrivent à Cap-Tourmente, elles y font escale quelques temps. Par milliers. Les champs deviennent blanc. D'un seul coup, le ciel se remplit de cris et de coups d'ailes.