204. roses rouges

Les jeudis soir, je sais pas pourquoi, j'arrive toujours à mes cours de russe avec au moins dix ou même treize bonnes minutes de retard. Et chaque fois Eva se montre outrée et j'en ai pour plusieurs interminables secondes à soutenir un silence coupable et gênant avant de me faire pardonner ; lesdites secondes sont comme il se doit suivies d'une ou deux minutes de bavardage superficiel et puis tout d'un coup nous basculons invariablement, après deux ou trois calins, dans les bonnes grâces de la petite fille de quelque vieux prince de la sainte Russie. Eva sourit, le cours peut commencer.

Avec ou malgré ce rituel j'avance dans mon apprentisage de la langue russe. L'alphabet et les magnifiques verbes et aussi les sonorités me séduisent. Je répète cent fois les mêmes mots les mêmes phrases en fixant ses lèvres et ses mains. J'offre des chocolats. Je bois le thé du samovar et un grand verre d'eau à moitié rempli de glaçons. Je demande avez-vous lu Nina Berberova, elle dit j'ai lu trois fois Dostoïevski deux fois en russe, une en anglais. Je dis Marina Tsvétaìeva et elle a les larmes aux yeux, elle ne répondra pas, elle fait souvent le signe de croix et de longs discours anticommunistes et je n'écoute pas. Je rentre trop tard et j'allume les bougies blanches et je passe une partie de la nuit dans mes dictionnaires.