201. cave canem

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La maison change de couleurs et d'odeurs. Le silence pèse. Le doux temps s'infiltre par les portes et les fenêtres ouvertes. Hier je cours sur la montagne, je cherche la pierre ronde des secrets. Je coupe les ponts. Je dis je veux retrouver la roche plate, celle du secret pour monter dessus et danser en rond. Le journal pèse. Le soir j'allume des cierges blancs comme si c'était Pâques. Je bois de la moskovskaya glacée en grimaçant un peu. Je mange à la Troìka. J'apporte la moitié du manuscrit, je vous le donne et vous m'ouvrez les bras, vous dites nasdrovia et votre barbe pique ma joue. Je souris et nous cassons les verres en les lançant dans la cheminée. La nuit je rêve que je suis ivre et le rêve me fatigue. Je n'aime pas l'ivresse, c'est un point quelque part entre désespoir et espoir, un point mort. Dans le rêve, il pleut sur moi et l'inondation monte dans les champs partout autour de sorte que je me liquéfie. Ivresse, lettre morte. Je travaille le roman, je lui donne toute la place, tout ce que j'ai. Pour le reste je ne donne rien. Je fais mon travail d'écrivain. Je ne vois personne. Je ne sors pas. Je ne réponds pas au téléphone. Je n'écris pas de lettres ni de mails. Réclusion volontaire. J'achète une housse de couette blanche bordée de dentelle et brodée d'une fleur rouge pour l'amour qui se meurt. Je range mes livres, je mets les plantes dans des paniers, je refais mon lit avec des draps bleu clair. Je plante les pousses de bamboo et ça fait comme un rideau vert. Les tiroirs de la vieille commode restent ouverts. J'essaie juste « d'être un animal aussi correct que possible, et si vous me jetez un os avec assez de viande dessus je serai peut-être même capable de vous lécher la main. » Il me reste trop peu de « Je » pour le donner en pâture. Cave canem. Je relis Francis Scott Fitzgerald.