197. choc virtuel

Il m'arrive de parler à des gens qui ne me connaissent pas du tout, mais il faut bien reconnaître que la plupart des gens ne me connaissent pas du tout, je veux dire qu'il m'arrive de parler à des gens que je côtoie tous les jours ou presque et que à ces gens-là je leur causerais un léger choc nerveux, qu'ils arrriveraient mal à dissimuler, avec cette question-là de l'internet si je disais par exemple que j'apprécie beaucoup l'internet, c'est génial [sic] – et cela en réponse à la question d'usage : « internet, j'y comprends rien, faudrait bien que je m'y mette, et toi ? »

Je prends toujours bien soin de respirer profondément et de mesurer mes paroles en prenant un air tout à fait détaché pour formuler une réponse je dis que j'aime bien l'internet, c'est pas mal, et je dis que j'ai une connexion haute vitesse et si l'autre s'intéresse, j'avoue même que je peux construire un site web à partir de zéro en écrivant les codes html à la main mais ça c'est rare que je le dis alors personne le sait ou presque, ou encore je dis que j'écris des textes sur le web, je reste vague.

Si je sens l'interlocuteur dubitatif, je dis que l'internet c'est pratique pour faire des recherches et je parle de Google et des autres moteurs de recherches et je me retrouve à chaque fois un peu désemparée devant cette énorme gigantesque extraordinaire ignorance des gens en général devant cette réalité que l'on appelle virtuelle parce qu'on a pas eu le temps de la baptiser autrement, et surtout devant ce nouveau monde inconnu des signes qu'on a pas encore eu envie d'appréhender et dont la plupart des gens se méfient comme de la peste bubonique, le sida, ou je sais pas quoi de galeux.

Mais quand je pense à ce journal, à dire simplement quelque chose comme j'écris un journal — [disons intime ?] sur l'internet, je n'y pense même pas, parce que ça serait tellement incongru comme révélation, comme réalité, une bombe, je me dis que non, pas question de parler de ça et je ne le dis pas à des gens qui ne s'en remettraient tout simplement pas. Je suppose.

Par exemple, je teste juste un peu et je dis que j'écris un livre et ce que cela implique, un peu, pas beaucoup, et à peu de personnes je le dis, parce que je vois à quel point cela déstabilise [surtout moi, d'ailleurs], parce que soit ils ont l'air désolés comme pour dire la pauvre elle doit être totalement paumée ou illusionnée de s'imaginer qu'elle sera publiée un jour, ou bien elle doit fabuler ou soit ils osent parler et là, c'est terrible, ils me demandent si j'ai lu tel ou tel auteur américain de best seller que leur belle soeur ou leur femme a dévoré les six premiers tomes mais ils se souviennent plus des noms ni des titres, mais elle elle les a tous lus voracement et c'est bon comment ça tu le connais pas et elle ne jure que par ça et comment ça toi tu as pas lu, tu connais pas cet écrivain de génie, ah, et c'est à ce moment-là exactement que mon image de futur écrivain ternit et se dégonfle parce qu'ils pourront jamais dire à leur belle-soeur référence littéraire de premier choix et grande lectrice que je suis auteur de best seller et que donc je ne suis rien et à partir de là ils perdent tout intérêt à ce que je peux écrire ; mais en général, je n'imagine même pas la réaction qu'ils pourraient avoir alors j'en parle pas ou je commence doucement par dire j'écris et on me dit que c'est un beau loisir et que ça doit donc faire du bien. Bullshit.

Et quand on me demande candidement si je sais comment envoyer un « courriel », je dose la réponse... question de leur épargner un trop grand choc.