175. une brèche vers le soleil

Exercice du matin [à lire à voix haute en chantant] : angélique basilic benjoin mûre iris myrrhe violette pissenlit chèvrefeuille iris jasmin rose violette amande belladonna trèfle rose camomille chicorée fenouil lavande guy pin rose baies sauvages guy chêne blé tournesol benjoin chèvrefeuille myrrhe fleur passion rose sauge chêne pomme maîs noisette citrouille sauge laurier camomille genévrier guy pin.

Encore un peu ? basilic cannelle clou de girofle copal coriandre fleur d'oranger genévrier gingembre hibiscus iris jasmin lavande menthe romarin rose vanilline ylang-ylang.

Pourquoi ça ? Pour rien. Pour le plaisir. Et pour que vous me preniez dans vos bras, sans penser à moi.

08:39 AM. Mais non. Ce n'était pas pour rien. Ce n'était pas pour le plaisir que j'écrivais des listes de fleurs et de plantes au saut du lit ce matin. Quel plaisir y aurait-il à faire ça ? J'avais besoin d'activer une cassure, une belle coupure dans le fil sirupeux du journal. Ouvrir une brèche vers le dehors. Certains matins ça m'énerve ces jours qui passent et le bla bla quotidien docile et parfois j'en peux plus et il faut que je casse tout. Et puis que je recommence.

C'est terriblement dur de continuer à écrire le journal comme si chaque page était une jour ordinaire, ou comme si c'était la première et la dernière seule vraie journée importante de votre vie enchainée à la précédente par de petites chaînes invisibles ou encore détachée de tout le reste les jours où on se sent séparé du reste du monde. Et ce problème-là peu de gens s'attachent à l'étudier ils sont trop occupés à chercher comment faire pour en commencer un, ou pour le faire durer ou encore pour se faire de la pub et bitcher tous les autres. C'est dur, terriblement dur d'écrire – au sens d'écrire comme dans « écriture » – un journal sur l'Internet jour après jour et pendant des années et des années. Trop à vivre à lire à voir à faire à apprendre à réféchir à rêver à aimer. Trop c'est trop. Jamais le désespoir du vide, jamais l'angoisse de la page blanche. Toujours ce trop plein intérieur-extérieur qui ne laisse aucun répit et puis les mots que je n'ai jamais le temps de mettre sur papier ou sur écran. J'y pense souvent. C'est dur pour n'importe qui d'ailleurs de continuer à faire n'importe quoi parce que tout le monde est dérangé par le premier venu.

Et le premier venu il est toujours meilleur que tous les autres et puis après on se fatigue et il se fatigue et après c'est fini. Si vous faites quelque chose, vous êtes tout naturellement porté à recommencer. J'aime pas la routine. Et pourtant le besoin est là de recommencer à écrire tous les jours que le soleil fait apparaître.

Donc, vous faites quelque chose, et vous aimez ça et tout naturellement vous avez envie de recommencer. Comme cette envie de partir au Mexique. L'hiver est long et trop froid. Je me soupçonnais de vouloir recommencer quelque chose et je me méfiais et caetera.

Mais si vous recommencez, vous savez que vous êtes en train de recommencer et cela manque d'intérêt. C'est pareil pour tout le monde et pour tout ce qu'on fait : les crimes, les tableaux, danser, les livres, manger, dormir, faire l'amour, prendre des photos, faire la guerre, ou faire des marches pour la paix par exemple. On le fait une fois et après on recommence, on peut plus s'arrêter jamais.

Le malheur c'est que le fait de recommencer gâche ce qui commence à se faire. Alors j'ai décidé de réserver le billet d'avion et de partir pour le Mexique. Au moins ça, c'est la première fois : aller dans le Sud en plein hiver, comme une cigogne. Mais partir seule, c'est quand même recommencer. Enfin bref on recommence toujours et on voit bien ce qu'on est en train de recommencer.

Comme le journal. Ou le livre. J'écris et pourtant je ne vois jamais ce que je suis en train d'écrire. Pas comme si je tricotais un chandail et que je le portais. Le livre, le journal, je ne le vois pas, jamais, et pourtant je sais que c'est un excellent journal, probablement un des meilleurs parmi tous ceux qui s'écrivent aujourd'hui. Mais il n'est pas devant moi et donc je ne le vois pas. Ce n'est pas une robe de soie rouge. Ni un tableau. D'où l'envie parfois d'y mettre le feu virtuellement parlant : dire i quit, ou tout effacer.

Je ne brûlerais pas un livre ni un tableau ni une robe de soie rouge. Ni le corps que j'aime trop. Et ce journal ? Pas question. Alors vivement que je me pousse au Mexique.