171. mon adieu à Jack

Ça fera un an demain que je lui ai parlé pour la dernière fois au téléphone et que je suis sans nouvelles de lui. Et ça a fait un an [la semaine dernière] que nous nous sommes quittés sur une grosse chicane, un énorme gâchis.

À mon cher Jack que j'ai tant aimé, je dis adieu. Je ne l'ai pas aimé assez sans doute, pas comme il voulait, mais je l'aimais, oui. Je l'aimais.

C'est maintenant une triste et belle histoire qui appartient au passé et à l'écriture. L'histoire vit dans ce journal. Je ne lui écris plus et ne lui téléphone plus parce que la dernière fois que je l'ai fait, le 17 février 2002, il m'a reçue assez froidement, je le sentais plutôt « hostile » et braqué sur un point final.

Jack garde le plus complet silence, - et moi aussi -, je ne veux pas lui téléphoner ni lui écrire, parce qu'il ne veut pas ; - il doit me détester. Je respecte sa demande. Je respecte sa haine, sinon son mépris, si mépris il y a. Il a le mérite d'avoir été clair. De m'avoir sortie de sa vie comme un chien dont on ne veut pas. Comme tout homme digne ou indigne de ce nom, Il mérite d'avoir une autre amoureuse avec qui il sera heureux et je ne veux pas le déranger avec mes états d'âme et tout ça. 

La vérité c'est que tout au long de notre relation je songeais souvent [pour ne pas dire tout le temps] à fuir pour me réfugier dans ma chère solitude, pour rien, et comme il le disait si bien, à la moindre difficulté ; et lui il était toujours patient et il restait là pour moi et il disait calme toi si ça va pas on va parler. 

Juste à la fin, les derniers jours là-bas, dans sa maison, et dans la voiture et pendant que j'attendais mon train il avait été méchant et même brutal, je ne veux pas y repenser parce que c'est humiliant de se faire traiter comme il l'a fait avec ce regard de biais et les épaules rentrées comme si nous étions des moins que rien. Je sais bien que je ne suis pas folle et que je méritais son respect malgré le fait que je sois comme et qui je suis. Un écrivain, dans sa vie au quotidien, ce n'est pas quelqu'un de particulièrement romantique. Enfin, je veux dire que cela n'a rien à voir avec l'image glamour que l'on peut s'en faire en lisant ce qu'il écrit.

Cette rupture est encore douloureuse, mais je ne lui en veux pas et je continue de penser que Jack est une personne qui était [virtuellement parlant], et donc qui pourrait ou qui aurait pu être quelqu'un de bien, le contraire d'un sale type. C'est donc normal qu'il ait réagi de façon extrême, parce que j'avais été dure avec lui dans mes propos et par mon attitude. Trop entière, trop exigente. Trop moi.

Je ne sais pas vivre comme tout le monde. Et puis je suis ailleurs maintenant, tellement loin de tout cela avec les choix que j'ai fait et la sorte de vie que je vis. Jack était jaloux d'une façon fort étrange que je ne comprenais pas : il aurait voulu être le seul à pouvoir me dire qu'il aimait et appréciait ce que j'écris. Et pourtant il voulait tout faire pour m'aider et que je puisse écrire tout le temps et c'était notre rêve, que je vienne vivre avec lui dans son pays parce qu'il disait que quand on s'aime il faut vivre ensemble et je croyais à ça moi aussi, j'y ai cru très fort. Il voulait m'offrir la mer, la montagne et vivre toute notre vie ensemble et je suis venue là et j'ai dit non. C'est terrible quand on y pense.

Mais ce n'est pas nos projets que je fuyais, ni lui, c'est la vie au quotidien, les soirées devant la télé, un manque d'air et d'espace privé, intime pour avoir ma place à moi, quand je suis allée le rejoindre là-bas. Je pense que c'est pour ça que ça a tourné à la catastrophe : je ne me sentais pas à l'aise, pas libre, et dépendante comme en prison, et je ne pensais qu'à fuir. J'avais besoin d'être dans cette maison ici pour écrire Épiphanie, et j'ai compris que cette histoire-là ne se ferait pas ailleurs. Avant de partir de Montréal, je ne le savais pas et si je l'avais seulement pressenti, je serais restée ici. Et puis je l'ai dit et ensuite il y a eu les cris et la peur. Bref, je suis devenue hystérique et lui aussi et finalement ça criait et je supporte pas les cris et le contrôle qu'il exerçait sur moi et j'ai fui. Dans toute ma vie je n'ai jamais supporté que l'on crie après moi. Ma mère criait tellement, elle avait toujours quelqu'un ou quelque chose sur quoi crier. Pauvres mères à qui on met tout sur le dos. Et pourtant j'aimerais plus que tout au monde pouvoir un jour crier sur quelqu'un qui m'aime et qu'il ne me rejette pas.

Je ne sais pas pourquoi je raconte tout ça. D'avoir écrit cet adieu aujourd'hui, cet adieu à quelqu'un qui ne le lira pas aujourd'hui et peut-être même jamais, je me sens si lourde. Comme si on venait me dire que les mots sont vains et inutiles.