154. quand le ciel qui s'ouvre

Il y a l'envie de partir qui est là. Alors je partirai. Je sais pas quand mais j'en ai envie, très envie, bientôt un jour de partir d'ici mais pourtant dans cette ville, dans cette maison je suis heureuse et surtout libre, je suis bien, et je fais ce que je veux et par moments cette folie de partir prendre le premier avion me monte à la gorge et je m'envolerais comme un oiseau tout de suite si je le pouvais et j'irais loin si loin là-bas j'irais à Islamabad rejoindre mon ami Baldev aux yeux noir charbon qui porte un turban rouge feu et des vêtements tout blancs, et en Angleterre quelques soirées avec Dylan, et bien sûr je passerais du temps à Paris, plusieurs jours et plusieurs nuits à Paris pour le plaisir de sentir son coeur battre et la pluie de ce ciel-là surtout me manque et tous mes amis car il n'y a qu'à Paris que le ciel s'ouvre si grand et que la pluie descend comme d'un seul coup, vroum, et longtemps aussi et elle est froide et drue, et c'est passionnant des pluies comme ça, c'est le contraste et que les dernières gouttes de l'averse sont si tendrement douces, les dernières gouttes laissent passer le soleil, tout ce soleil sur le gris et l'ocre des vieilles pierres et après tout devient gris bleu. J'irais à Bruges aussi je l'ai dit et peut-être même jusqu'à Moscou même pour deux jours j'irais mais pas en Allemagne, pas tout de suite, je préfère Prague oui, là-bas, il y a une église et dans cette église, j'allumerais un cierge comme sur l'image, et si j'ose rêver bien comme il faut, je rencontrerais Dostoïevski et Kafka et Rilke, et à Paris il y aurait peut-être Henry Miller et Anaïs Nin dans un petit bateau sur la Seine et Duras j'aimerais lui prendre le bras pour traverser la rue et regarder de près son beau visage et avant de partir je retournerais me recueillir auprès de La Dame à la Licorne à Cluny et lire et écrire dans les parcs toute seule et tout de suite après je prendrais le premier train pour aller voir Marie et Emma et nous irions ensemble manger des tellines et boire du Listel gris à Aigues-Mortes et visiter une petite église où il y a une statue de saint Louis et une icône de la vierge noire et j'allumerais des cierges tout petits en faisant semblant de faire le signe de croix et des voeux plein de voeux et ensuite on pourrait marcher marcher six kilomètres le long du canal et de la mer en se racontant des histoires et je penserais à Jack avec la nostalgia de cet amour-là et pour me souvenir toujours d'écrire avec mon sang, mon propre sang. Il est trop tard ce soir et je n'ai pas fini de rêver cette envie de partir. Dans mon bol il y a du lait bouillant sucré avec un peu de gingembre, je vais le boire et puis aller dormir et garder des mots pour demain. J'ai pas fini d'écrire mon envie de partir demain.