151. les fumées blanches

Saint-Basile

...je sais sur quelles pages gît votre corps, et quelles fumées blanches emportent vos rêves rouges sur les eaux glacées du fleuve. J'ai marché longtemps dans le soir de janvier où le bout de mes doigts crispés sur le lourd carton noir contenant le manuscrit - des mois et des mois de travail de fourmi - était devenu blanc, gelé et cassant comme du verre. Une fois dans le café, Y. m'avait serrée trop fort. Son coeur faisait un toc toc de tous les diables. Après le vin chaud au miel, j'étais montée derrière lui jusqu'à la chambre et sur le lit étroit, j'avais bu ce café trop fort en mangeant des gâteaux pendant que les sept femmes de Klimt sommeillaient, les joues roses de plaisir. Je révisais mon dernier cours de russe et vous aviez un peu ri de mon accent. J'ai toujours autant de difficultés à rouler les r. Le téléphone sonnait. Vous ne répondiez jamais. Je connaissais bien vos peurs qui se raccrochent au jour par le côté le plus décousu de l'être, je fréquentais les mêmes. Et la nuit, la nuit, je me réveillais et vous êtiez dans mon lit. Vous chantiez à la claire fontaine m'en allant promener et vous me faisiez couler un bain à quatre heures du matin, il y a longtemps que je t'aime jamais je ne t'oublierai [en roulant vos r] pendant que je rêvais aux bulbes de Saint-Basile et au métro de Moscou. Et quand on dit que ça bloque, c'est bon, c'est exactement cela que je veux entendre. Tout à fait ça. Ces longues ombres qui s'insinuent entre vous et moi, les jours remplis de silence et d'absence, c'est ce que j'aime le plus avec nos rencontres au hasard des rues. Ophélia m'a dit une fois quelque chose à propos du hasard. J'ai oublié, c'était quelque chose comme le hasard étant l'expression du désir qui nous emporte, ce n'est jamais qu'une histoire de lit... J'aime que vous soyez intouchable, hors d'atteinte, je veux, je veux vous voir emporté dans votre fièvre loin de moi, dans le pays de votre métamorphose. Dans l'écrit.

00:31 AM

Klimt

Gustav Klimt Art Gallery :
[http://www2.magmacom.com/~alexxi/klimt/1klimt.htm]

Le tableau de Klimt que j'évoquais cette nuit, c'était celui-ci : La Vierge [1913], je dis toujours « les sept femmes de Klimt » parce que je m'amusais parfois, souvent, à les compter. Il m'arrive encore de le faire même si je sais qu'elles sont sept, espérant en voir surgir une autre de sous les draps. Ça vous a fait penser aux sept femmes de la Barbe-Bleue de Perreault ? Klimt aurait-il été inspiré par le serial killer du conte ? Beau flash.

Bientôt le soir tombera et la nuit claire fourmillera d'une poussière d'étoiles. Je serai là, comme toujours, fumant au bord de l'eau. J'ai décidé de laisser la dernière lettre de Cléa sans réponse. Je ne veux plus imposer de contrainte à personne, je ne veux plus faire de promesses, penser à la vie en termes de pactes, de résolutions, de contrats. Ce sera à Cléa d'interpréter mon silence selon ses propres nécessités et ses propres désirs, de venir me rejoindre si elle en éprouve le besoin ou non, selon le cas. Tout ne dépend-il pas de l'interprétation que nous donnons du silence qui nous entoure ? [Lawrence Durrell : Justine]