144. mettre au monde un roman ?

Je n'arrive pas à descendre de ce cheval, je chevauche en rêve comme le dernier Apache les bras en croix pour vivre à plein ce nouveau matin baigné de lumière qui traverse le vitrail du bureau et donne aux images des reflets ocres et dorés. Il fait soleil et hyper froid. Le ciel est bleu acier.

Comme les autres jours le journal chronomètre tic tac tic tac tic tac les palpitations rythmées du calendrier et ceux du coeur. Les pages du manuscrit ne sont plus éparpillées sur le tapis jaune de la salle de bain, elles dorment sagement empilées dans le porte-folio noir fermé par trois rubans de gros grain noir. Les dernières corrections ont été faites sur le papier pendant mon séjour au chalet. J'ai tout relu attentivement et mot à mot les 375 pages en suivant avec une règle en-dessous de chacune des lignes. Il me reste à transcrire ces ultimes changements dans Word et ça sera tout. Je sais. Je mets du temps, je peaufine, je fignole, je perfectionnise. Parce que je suis comme ça, il faut que cela soit impeccable.

Si X. m'aimait et qu'ensuite, après la rupture, il perd toute estime pour moi, est-ce à dire que je suis inestimable ?

Je crois que le roman sera publié. J'y crois, même si je résiste encore à l'idée de le donner à l'éditeur. Je ne suis pas prête. Je ne suis pas pressée. Ce n'est pas une histoire de fric ni même de reconnaissance. Je m'en fiche de ne pas être célèbre, reconnue et tout. Je comprends qu'on écrit pour être lu, mais avant de donner à lire, je veux boucler la boucle pour moi et m'être détachée de « mon objet ». J'ai pas fini. Quand j'aime, je ne me détache pas facilement. Je veux aller jusqu'au bout de ce plaisir que je prends à fabriquer le manuscrit d'Épiphanie, à toutes les étapes, même la dernière pour moi, la plus technique qui consiste à réviser à la loupe.

La fuite insensée des heures et des jours me chuchote que les fleurs du magnolia rose de la rue Hutchison seront bientôt là. Déjà, les bourgeons sont gros, gonflés et verts, même en hiver. J'espère le rose sur la neige blanche.

Je rêve parfois que je fuis et je ne le fais pas. Je sors le soir à moins 25 avec des bas de soie noirs et mes chausures italiennes de danseuse espagnole qui font des pieds de fée : érotiques, disait-on. Je fuis la nuit nue sur ma monture. Je sors de la peau du personnage d'Erika von Strohem et des autres, mais surtout d'elle, je commence à tourner le dos une fois pour toutes à Théo et à Nietzsche. Parce qu'ils n'aiment plus : ils ont perdu toute apparence d'estime et de désir. Et puis, ne sont-ils pas devenus des personnage de papier alors qu'elle, elle est encore vivante ? 

Mais elle se détachera de son histoire, oui, elle sortira cette montagne de papier de son coeur, dussé-je vendre ma dernière chemise.