138. une sauvageonne inspirée

femme léopard_Patrick Bizouard

Chacune de mes nuits abrite son lot de rêves inconscients. Et le jour, mes rêves lucides [?] sont là pour permettre de créer de nouvelles images avec les mots et d'inventer des histoires où les méchants s'entretuent et où parfois les jeunes hommes aux yeux couleur de mer sortent des anneaux d'or de leur poche, comme des magiciens, pour les accrocher aux oreilles des renards en disant que ce sont les étoiles du monde.

Les nuits sont comme les jours, mais avec un peu plus de profondeur, cet abandon total du corps qui déverrouille les portes d'un vaste réservoir de figures et d'histoires mythiques auquel tous les êtres vivants ont accès. L'embarras devant certains rêves étranges n'est que passager. Ce qui appartient au domaine du rêve nocturne gagnerait peut-être à y rester encore un peu. Je ne refuse pas d'y penser quand ces images insistent pour me revisiter furtivement.

Là où j'étais ces derniers jours, il était impossible de me connecter à l'Internet. Ce fut dur, pour ne pas dire atroce [rien qu'au début]. Et puis ça été une excellente cure. Faire une page live chaque jour, c'est beaucoup. J'y pensais souvent et je me disais : qu'est-ce que j'aurais envie d'écrire aujourd'hui...? Et puis j'oubliais.

Écrire quotidiennement online dans ce journal, c'est quelque chose comme une drogue. Pas une vraie addiction, mais une forte habitude excitante autant qu'elle est exigeante.

Je viens d'arriver. Quelques heures à peine, et sans ma neige fondante. Snif. Pas grave. Elle tombera sans doute demain ou après demain, chaude et lourde. J'avais préparé de la soupe à l'oignon et des pierogies pour ce soir. J'ai pas très faim. J'avais aussi envie de voir Dylan, mais il est à l'autre bout du monde. Le temps est si doux. Et la lune est aux trois quart brillante. J'imagine que sa rondeur prochaine apportera cette grosse neige dont je rêve depuis l'autre jour. Là d'où je viens, la neige tombait en voltigeant et le vent la soufflait, il y en avait partout partout : un grand tapis si épais que sans raquettes, j'enfonçais jusqu'aux genoux et plus. Je me suis un peu éreintée à gratter un grand cercle sur le lac pour patiner, mais ça valait la peine, car cette glace-là, c'est la plus belle, elle brille au soleil.

J'ai passé plusieurs jours sans voir personne dehors, absolument personne d'autre que des traces de lièvres sur la neige le matin, et les pépiements des oiseaux. Je remplissais les mangeoires et ils venaient picorer les grains. Dans les sentiers, j'ai entendu des perdrix, et des pies. Et d'autres petits animaux que je ne sais pas identifier.

J'aime la campagne. Le grand air et le silence et les longues marches et randonnées dans les sapins et les érables me font du bien et j'en ai besoin. Mais dès que j'arrive ici, que je reprends contact avec cette sauvageonne inspirée et inspirante qu'est Montréal, son ronronnement, et ses odeurs, et la luminosité de son ciel, je suis aux oiseaux.

Mais est-ce bien moi qui habite cette ville ? Ne serait-ce pas plutôt Montréal qui habite en moi ? De plus en plus, mon histoire se sonfond avec la sienne et inversement. Peut-être que toutes les deux, nous sommes juste très liées ?