123. amateur de feuilletons, s'abstenir

C'est pas le travail, ou l'obligation que l'on se crée d'aller travailler pour gagner sa vie [lire gagner des sous], qui empêche d'écrire. Non. C'est plus subtil, beaucoup plus subtil et complexe.

J'avoue que je ne suis pas en mesure de lever ici et à moi toute seule les nombreux dessous et jupons de soie rouge de la création littéraire. En partie parce que j'ai d'autres préoccupations et surtout parce que je n'ai pas envie d'échafauder des théories. La vraie vie quotidienne m'occupe, elle me plaît.

Pour faire une histoire courte c'est vendredi treize, et ce matin il y avait un chat noir avec des taches jaunes et blanches qui était perché sur le capot de ma voiture, et qui avait laissé des traces de pattes de chat partout sur le métal sale et cabossé de ma vieille minoune blanche.

Il fait doux et la neige a presque toute fondu depuis deux jours. J'adore les traces de pattes de chat bien boueuses. C'est si rond de partout. Si essentiel.

Autre aveu qui me pèse, mais qui n'intéressera personne en ce vendredi 13, c'est d'avoir révélé ici l'existence de Dylan, mon vieil ami de toujours, mon amoureux du Vieux Montréal. J'ai souvent cette impression quand j'écris des choses qui me concernent, et qui impliquent d'autres personnes, de les passer à la moulinette pour les transformer en journal, en écriture. J'aime pas cette idée-là. Créer, c'est pas ça. Et je sais toujours pas pourquoi j'ai raconté cette histoire-là de l'homme qui s'appelle Dylan et qui m'aime depuis toujours. J'aurais préféré dire que ce n'était pas de moi que je parlais, que c'était juste le petit bout de l'histoire d'un personnage. Son irruption dans le journal, si on préfère. Mais j'ai laissé se faire la confidence, je l'ai laissée mettre sa patte dans la page, laisser sa trace, ça ajoutait un peu de réalité à mes rêves. Je la garderai là.

Le plus drôle, c'est que Dylan c'est le nom du chat mélomane millénaire d'Erika von Strohem, dans Épiphanie. Et que mon vieil ami de toujours dans la vraie vie, celui avec qui je déjeune en prenant des notes et des forces chez Olive et Gourmando, il ne s'appelle pas Dylan. Et je ne le décrirai pas dans ce journal. Ni ne parlerai en détails de nos liens. Par amour, par respect. Peut-être par goût inné du secret. Ou du privé que j'appelle intime.

Alors je garderai le pseudo, ou juste D. Pour me souvenir des traces de ce chat. Maintenant, vous savez tout. Un coup partie, j'avoue également prendre beaucoup de plaisir à relever un tout petit coin des jupons de soie rouge, et à dénouer quelques fils dans la trame de mes mots. Pourquoi pas ?

Écrire un journal, c'est créer. Créer quoi ? Littérature ? Non, mais oui. Peut-être. Celui qui s'imagine se confier au journal, ou se guérir, ou dieu sait quoi, ou qui s'inflige d'écrire platement ou magistralement sa vie risque de se retrouver fort surpris un bon jour. Entre le rêve et la réalité, le fil sur lequel on glisse est parfois fort mince. C'est un fil de soie rouge. Ou bleu.