119. un gros gâteau

C'est fragile un journal. Et sur l'Internet, ça devient vite une feuille au vent. Si vulnérable et tournoyante. Parfois je dis que c'est pas un journal. Mais quand on écrit tous les jours ou presque en mettant la date dessus, d'habitude, ça porte le nom de journal, intime ou pas. Et un journal «de soi», surtout s'il est ouvert sur le monde, si on le donne à lire, c'est délicat et sensible, et secret, et on doit le protéger. Sa propre écriture il faut la protéger du regard et tant qu'elle n'est pas prête à s'envoler, la garder à l'abri des monstres et de la destruction. Libre et pure.

On me dit de ne pas oublier qui je suis. Toujours vivante, je n'oublie pas. Je remercie celles et ceux qui ont apprécié les mots que j'ai poussés doucement ou autrement hors de moi. Merci à vous tous, lecteurs amis ou inconnus. Je veux donner davantage de place au livre en papier. D. a un peu raison, car dans l'immédiat, ce journal m'empêche de bien travailler, j'y consacre trop de temps et de ferveur. J'ai besoin, et je prends une pause bien méritée. J'avais pensé revenir de temps en temps écrire une page ou deux avec des mots cachés dedans, comme un gros gâteau pour nourrir les enfants. C'est trop dangereux. Ça me donnerait le goût de recommencer. Faut pas. Je me garde le retour au journal pour quand j'aurai bien ficelé Épiphanie et sorti le manuscrit de cette maison. Le gros gâteau, le vrai, celui dans lequel je casse des douzaines d'oeufs, c'est dans ce livre que je dois le cuisiner. Pas sur l'Internet. Voilà, je dis au revoir au journal. Pour quelques semaines, quelques jours, je ne sais pas. Et si je réussissais à couper le cordon ? Ça serait trop dur d'écrire une dernière page, trop dur. Surtout quand c'est pas la première. Cette fois je ne dis pas : terminus, tout le monde descend. Je prends un pause.