117. l'essentiel

Ce matin j'écris pour vous dire que je vous aime et que vous me manquez trop au point que je sens la vie s'en aller de moi jour après jour. Ce que j'écris ici et maintenant c'est juste pour vous et pour personne d'autre. Vous vous reconnaîtrez si un jour par hasard vous me lisez. Mais cela ne risque pas d'arriver. Vous avez tourné la page, vous êtes ailleurs et déjà si loin. Peut-être êtes vous honteux et triste de m'avoir abandonnée. Ce n'est pas grave, vous savez bien que je peux comprendre cela, cette peur qui vous habitait puisque je l'ai si souvent ressentie avant vous.

J'écris l'essentiel, ce qui nous concerne vous et moi, moi et vous ensemble. L'un sans l'autre, je ne trouve de sens à rien. J'ai essayé très fort de vous fuir. Et ça ne marche pas. Les autres avant vous, c'était facile de fuir, ils me faisaient peur. Pas vous.

Je continuera cette page ce soir. Je pense à vous jour et nuit. Il fallait que je vous le dise, que je vous l'écrive, parce que je suis fatiguée de surmonter, de me montrer courageuse. Je vais aller travailler. Là-bas, il y a des gens qui comptent sur moi et qui ont besoin de ce que je fais pour eux en échange de ce salaire qui me permet de survivre et de vous écrire. Et vous savez quoi ? Je crois avoir trouvé un professeur pour mes cours de russe, une très vieille princesse à la retraite qui a des tas de livres et de dictionnaires. Je ne sais pas pourquoi, je sens que cela me rapproche de vous.

Je reviendrai ce soir et je vous écrirai encore. Je n'écrirai plus qu'à vous. Ce matin, je vous écris.


Jeudi, 19h43. Je me suis demandé aujourd'hui ce qui se passerait si désormais, je n'écrivais que pour vous, si je m'adressais à vous, uniquement à vous. Avec amour, avec ferveur.

Et encore ce soir, c'est à vous seul que je veux m'adresser ; c'est à vous seul que j'ai envie de dire tout. Je veux que vous connaissiez toute ma vie, qui est à vous depuis toujours et dont vous n'avez presque rien su parce que vous ne m'avez jamais rien demandé.

Mais personne ne connaîtra vraiment tous mes secrets que lorsque je serai morte, quand cette flamme dansante se sera éteinte et que ce qui fait passer dans mon corps à la fois tant de neige et tant de soleil m'aura emportée.

Je veux vous écrire encore ce soir parce qu'aujourd'hui c'était trop difficile. Mais si un jour je devais aller mieux, je détruirai l'une après l'autre les pages de ce journal à partir de maintenant, et je continuerai à me taire, ou à écrire des choses qui ne consistent pas, qui ne sont pas l'essentiel.

Mais si vous lisez jusqu'au bout ce que j'ai à vous dire, et qui s'adresse uniquement à vous, vous saurez que c'est une morte qui vous raconte sa vie qui a été à vous.

N'ayez pas peur de mes mots : je ne vous demande rien ; je ne cherche ni amour, ni tendresse, ni consolation. La seule chose que je demande, c'est de me permettre de me réfugier en vous.