106. apologie d'un journal sans mémoire

Ce journal n'aurait-il pas avantage à jouer l'unique rôle de sismographe pour mon travail d'écriture ? Ainsi, je pourrais me fixer des lignes-guides à suivre, mesurer l'écart qui me sépare des buts que je veux atteindre, m'encourager dans mes progrès, me secouer quand je n'avance pas. Au lieu de ça, je n'arrête pas d'y parler de moi. Pourquoi ?

Les curieux de ma vie privée seraient sans doute déçus que j'arrête de parler de Script, déjà que j'en parlais plus beaucoup. Et les autres, les curieux de voir progresser mon écriture, ça ne les dérangerait sans doute pas.

C'est pas un secret, Le Journal de Script fut un joyeux terrain d'expérimentation pour Épiphanie. Depuis juin, depuis Love and Writing Project, j'ai voulu continuer le journal sans trop mêler l'écriture de fiction à tout cela. Argh. N'aurais-je pas davantage besoin d'un vrai journal-témoin de l'écriture ? Je commence tout de suite ? OK.

Le plus difficile, pour moi, c'est et cela sera toujours de concilier travail et écriture. D. me disait que si je voulais vraiment faire des livres, je n'avais qu'à continuer de travailler le jour et d'écrire la nuit [ben oui, facile...] Selon lui, les vrais écrivains l'ont toujours fait [quel mythe crasseux, n'est-il pas ?] Et il a ajouté que si je ne peux pas écrire la nuit, c'est parce que je dois pas y tenir tant que ça.

Ça me tue des commentaires comme ça. Écrire, c'est un travail en soi. Pourquoi faudrait-il en avoir un autre en plus ? Si j'écris toute la nuit, le matin, je suis fatiguée, et il faut que je dorme un peu. Je le fais parfois, je veux dire : travailler sur mes textes toute la nuit et aller bosser le lendemain après une ou deux heures de sommeil. Mais à long terme, je ne peux pas tenir le coup et c'est l'écriture que je sacrifie.

Le pire, c'est que certaines pages [souvent les «meilleures»] se forgent dans ce maudit journal. C'est ici que ça vient au monde. Alors je ne devrais rien changer ? Accepter ce qui est serait déjà changer quelque chose.

Aveu : toute la semaine j'ai mijoté l'idée de transformer [encore une fois] Love and Writing Project en journal de création. Mais j'ai trop besoin de ce journal pour écrire tout ce que je pense des écrivains et des livres que j'aime. Je ne veux pas sacrifier ça, perdre cet endroit pour écrire ma fascination pour Kafka, Duras, Mansfield, Rilke, Dostoïevski et tous les autres, et pour les vieux contes de fées, les légendes, l'histoire des fleurs ; et aussi mes découvertes au jour le jour : la musique, le théâtre, la peinture, l'opéra. Et relater mes errances dans Montréal, la vie quotidienne et ses riens tout nus qui donnent envie de vivre longtemps longtemps. Et j'ai aussi besoin de ce journal pour mettre en mots mes petits et grands malheurs, mes interrogations métaphysiques, les maladies, le corps, la douleur, mes bonheurs, mes rêves. J'ai envie de m'amuser encore à y déposer les thèmes et les figures qui me hantent et qui sont la matière première de mes textes de fiction. Et je ne me lasserai pas d'y écrire toujours et encore les ébauches de récits et de romans : c'est ça le travail brut sur mon écriture, si pénible, si difficile, celui qui me fait hurler de douleur toute seule derrière cet écran maudit quand il fait nuit noire, quand je sens tout l'univers m'abandonner. Publiquement.

C'est tout ? Non. Je ne veux plus jamais oublier qui je suis. Et je compte sur vous, lecteurs de la première heure, pour me le rappeler si je dérape à nouveau. Moi, y'a rien à faire, j'ai pas de mémoire pour ce qui me concerne.