104. saisir le bonheur

C'est bon la campagne avec la neige qui tombe avant l'hiver, et avec Judith qui fait de la soupe aux tomates. Je comprends pas comment elle réussit à la faire si bonne : elle fait revenir des oignons, puis elle ajoute des tomates sans la peau ni les graines, et après elle laisse mijoter. Et c'est après ça que la chose se corse : elle verse du lait et elle agite doucement la crème rosée avec sa grande cuillère en bois, longtemps, longtemps. Ça sent si bon, si bon, la soupe aux tomates, ça sent la campagne avec Judith.

Moi, je suis nulle avec la soupe aux tomates, ça se met à bouillir trop vite, ça fait des petits mouis mouis, et finalement c'est immangeable. Je préfère allumer les grands feux dans la cheminée géante quand je rentre de deux-trois heures de marche autour du lac et je dis que je ne sais pas faire la soupe. Je ne lève pas le moindre lièvre. Ne vois pas de renard. Pas de poule noire non plus.

Quand je rentre de dehors, je m'écrase sur le grand canapé devant le feu qui flambe trop fort, le portable sur les genoux. Je me sens bien. Aujourd'hui, j'en ai profité pour butiner un peu dans mes codes, surtout les liens, et pour réparer des petits machins ici et là. Comme re-valider les css et tout le reste. Un peu comme si j'envoyais le journal voir l'esthéticienne.

Tout ça pour dire que c'est lundi soir pas trop tard, que j'arrive de la campagne, et que j'ai les pieds mouillés et le nez gelé. J'écoute de la musique grave et nostalgique : le Requiem de Mozart.

Mais personne va me croire si j'écris que j'ai marché nu-pieds dans la neige et que c'est même pas froid, la neige, c'est très chaud et même brûlant, et puis j'ai de la soupe aux tomates pour la semaine. Personne va me croire, surtout les lecteurs pressés qui n'ont lu que les deux premières lignes... j'ai souvent envie de garder le meilleur pour la fin : écrire, ça serait comme le sexe, finalement ?