103. Pavese

Qu'y a-t-il de mieux à faire que de se coucher le samedi midi, à part manger des crêpes et boire trois bols de café au lait en discutant avec un grand ami aux yeux verts et un foulard de laine gris de cette «maladie» d'écrire un journal sur l'Internet, et de la nécessité d'écrire tout court ? On le fait en baissant parfois le ton et en riant nerveusement, un peu comme on parlerait d'un mal honteux attrapé au contact de ces livres que j'ai lus. Et puis on finit par manger trop de crêpes.

Écrire un journal vient-il d'une forte envie de se livrer, de la nécessité de l’aveu ? Parce que si cela ne provient pas du désir d'avoir un témoin, le témoin ne semble pas trop gêner. Serait-ce un besoin de témoigner de l’inavouable, le cher « tout dire » ? Ou encore pour recréer le lieu du confessionnal ? [beurk] Chercher la rédemption ? [re-beurk] Comme le Clamence de Camus, alors ?

Je ne sais pas pour les autres, personne peut savoir. Je ne peux que réfléchir et me demander où cela me conduira. Nulle part ? Vrai, mais faux si ce carnet se transforme en broyeur à déchets pour ces ruminations incessantes, et si j'arrive à traduire assez librement et sans peur mes obsessions. Oser.

Oser ? Je rêve parfois [la nuit] que je tue, ou que je suis tuée. Schlak. D'un seul coup, on tranche net la vie, on zigouille. Écrire cela aussi ? Le fait d’écrire rapprocherait-t-il du geste de tuer?

J'ai lu un fort beau journal, celui de Cesare Pavese, Le Métier de Vivre, écrit entre 1935 et 1950. Plusieurs passages trop intimes ont été coupés. Dommage. Le journal ne fut publié qu’après la mort de l’écrivain. Selon une note de l’éditeur, il n’y a pas de meilleure explication au suicide de cet homme que son journal. Pavese se sentait «condamné à penser au suicide» ; l'obsession comme une chienne ne le lâchait pas d'une semelle, et il échappait à «l’abîme» en l’explorant le plus qu’il pouvait. C'est ça l'idée ? poursuivre l'obsession avec acharnement ?

Pour en revenir à Pavese, j'ai noté ce qu’il a écrit dans sa dernière entrée, celle du 18 août 1950 : « Tout cela me dégoûte. Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus. » Puis il a fait le nécessaire. Schlak.

Ne croyez pas que je flirte avec l'idée de la mort. Le suicide pourrait bien être la plus grande tentation, la pire aberration humaine. Ce journal que Pavese a laissé, c'est l'un des plus importants monuments-témoins de la littérature dite personnelle parce qu'il pose des questions indispensables sur la connaissance du monde. Il n'apporte pas de réponses. On a pas besoin de réponses mais d'explorer le monde et d'y trouver l'espoir d'en sortir vivant. C'est l'effet que ça me fait quand je lis Pavese.