94. bullshit

Voilà que je me détacherai de vous comme la feuille d'automne se sépare de l'arbre. Je sais que vous n'allez pas trouver cela très drôle, mais ce n'est pas pour vous que j'écris. Oui, vous avez bien compris. Si je veux continuer d'écrire je dois faire totalement abstraction de ce que vous pouvez dire ou penser de moi comme personne, ou encore des motivations qui me poussent à écrire, et même de ce que j'écris au jour le jour. Qui je suis, ou les mots que j'écris, cela ne vous regarde pas. Un jour vous avez trouvé ce journal accidentellement, par hasard. Parce que vous vous cherchiez vous. Mais moi, ce n'est pas le hasard qui fait que j'écris. Ni un accident. Et ce n'est pas vous que je cherchais et que je cherche en écrivant. Y avez vous déjà songé ? Êtes-vous au moins conscient de cette profonde différence qui existe entre vous et moi ?

Vivre avec mes désirs et mes rêves et avec les vôtres en plus, et tout ce que vous êtes, cela devient insupportable. Je n'ai pas la force de porter ça en plus de tout le reste. Il me faut abandonner l'idée de croire en votre amour et de croire en l'amour tout court. Définitivement. Je vais dire comme vous : ça fait trop mal. C'est le discours amoureux que j'aurais jamais dû croire. Alors j'y crois plus. Comme vous, j'ai eu mal. Comme vous, je suis blessée. J'ai attendu. Espéré. Tenu le coup longtemps. Je n'aurai plus le courage de recommencer. Avant, je croyais encore en moi, je croyais que j'étais encore capable d'aimer, mais toute seule, c'est impossible. Pour aimer, il faut être deux. Je n'attends plus rien ni de vous ni de personne.

Et je continuerai d'écrire dans ce journal aussi longtemps que je voudrai, et comme il me plaira. Vous avez lu Une chambre à soi, de Virginia Woolf ? Vous auriez intérêt à le lire si vous cherchez à comprendre ce qui m'arrive, et pourquoi j'ai comme vous dites des crises d'affirmation de liberté [même si je ne suis pas une femme afghane]. C'est que voyez-vous, ma chambre à moi, elle est ici, sur l'Internet, et ailleurs aussi, dans ma maison, dans mes cahiers, et je ne vous inviterai plus à y coucher... encore moins à la partager. C'est ici que j'écris. Sans vous. C'est cela que vous ne supportez pas ? C'est cette liberté-là qui vous effraie ? Je sais que je vous dérange. Et c'est très bien comme ça.