81. le pont

Moreau : Hésiode et la Muse/fragment

Je vis, je meurs: je me brûle et me noie.
J'ai chaud extrême en endurant froidure:
Ma vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entre-mêlés de joie:
Tout à coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure:
Mon bien s'en va, et à jamais il dure:
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour, inconstamment me mène:
Et quand je pense avoir plus de douleurs,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

[Louise Labé, Chants du désir]

Samedi matin : j'ouvre un carnet. Je ne sais pas inventer ma vie. Je regarde la vie, le monde. Je prends des notes dans mes cahiers. J'écris je vis, je meurs, j'aime, je vois et j'entends - du dedans et du dehors -. Le reste c'est du vent : le vent dans les feuilles. Et la voix devient souvent inaudible, les mots s'embrouillent.

Écrire désire. Malgré la tristesse, malgré l'effondrement. Break down. L'écriture ne guérit pas. Je n'écris pas ce journal dans ce but, ni pour faire des rencontres ou nouer des amitiés sur le web, mais pour écrire, ce qui permet d'être lue. Elle est prétentieuse et condescendante ? Non. Honnête. Et sauvage, et rebelle à toute forme de dépendance ou d'entrave à la liberté nécessaire à la vie, la vraie.

Je ne crois pas non plus à l'écriture avec une étiquette et un mode d'emploi dite écriture réparatrice, pas sur le web. Je ne crois pas à ces démarches d'autoanalyse sous pseudonyme des journaux sur l'Internet [c'est qui le Je ?] Mais suffit-il d'y croire pour que ça marche ? Y aurait-il un effet placebo rattaché à la thérapie ? Et même si ça marchait, j'ai pas envie de « guérir ». Surtout pas. Ce sont les « névrosés » qui créent, pas les bien-portants.

Un beau projet d'écriture littéraire serait une journal d'autoanalyse fictif avec la mythologie, le jeu et tout [plus le vrai nom de l'auteur]. Mais je m'écarte de mon sujet. Normal, il y avait longtemps que je n'avais réfléchi à la chose journal. Fin de la réflexion.

La page de journal ou de carnet, ce que j'écris, ce n'est pas Moi. Les mots ne sont pas une personne ni son portrait même s'ils sont authentiques, vraiment perçus et ressentis. Les mots ne seront jamais Moi : ils ne respirent pas, ne mangent pas, ne font pas l'amour, ils ne marchent pas.

Par ailleurs, on m'écrit que le désir d'écrire est contagieux. Tant mieux. On m'écrit aussi : il n'y a qu'une seule raison d'écrire, et elle est plurielle : les autres : Nous. Argument : J'écris d'abord pour moi. Et puis je vous le donne à vous, les Autres. Et puis je dis merci de lire. Merci surtout de ne pas lire quand c'est moche, ou de lire pareil et de me le dire.

Pour cela, pour avoir envie de donner encore des mots, il me faudrait ré-apprivoiser ceux qui accepteront de prendre la fuite pour aller vers vous. Il me faudrait travailler avec ceux qui sont là, les plus simples, les plus fragiles, ceux qui vacillent en dedans, comme une petite flamme.

Cette petite flamme, c'est le Désir, l'Amour, qui éclaire les mots sur le mur de la caverne, et le Désir c'est ce qui indique le pont qui conduit du quotidien vers le monde toujours vivant des rêves et de l'enchantement.

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L"image du jour, Moreau : Hésiode et la Muse, provient du site : ibiblio.org