74. rester couchée [bis]

dragon sigurdr
[aide-moi, petit dragon]

Un autre jour à rester couchée. Je me lève tard. Très tard. Seulement quand il fait nuit noire. J'allume l'ordinateur. Je plisse un peu les yeux. J'ouvre mon courrier. Ciel et pattes de gazelles ! Je viendrai jamais à bout de toute cette correspondance. J'ai déjà des mois de retard. Angoisse vive. J'aurais peut-être mieux fait de rester au lit.

Horreur. Le téléphone sonne. C'est D. Bris de consigne. Silence. Pourquoi vous me téléphonez ? Silence. Pour rien, dites-vous, parce que j'ai lu vos pages et que j'ai eu envie de prendre de vos nouvelles. Je dis : pourquoi. Vous répondez : pour rien.

Vous ne savez pas pourquoi vous me téléphonez ? Vous voulez savoir si je souffre ? Vous devez bien savoir pourquoi vous pensez à moi ? Non. Pour rien ? Vous en êtes bien certain ? Ça vous mettrait en danger de mort de parler de ce que vous ressentez ? Je ne suis pas comme votre mère, je ne crois pas que les hommes sont tous méchants. Je ne pense pas que vous êtes méchant. Je ne crois pas que votre père était méchant. Impossible. Il ne pouvait pas. Je ne crois pas à ça. Je lui ressemble trop. C'est ce que vous ne me pardonnez pas : ni les livres, ni l'écriture au-dessus de tout. Et la liberté, le corps qui écrit.

Je sais. J'aurais mieux fait de rester couchée. Ne pas répondre à ce téléphone. Cela n'aura servi qu'à me replonger dans la tragédie. Une fois de plus je vous raccrocherai au nez en pleurant. Je moucherai un bon coup. Vite. Retourner me coucher. Vite.

Je me sens bien mieux depuis que j'ai décidé de rester couchée. Quand je me lève la nuit et que je marche dans la maison pour aller à la salle de bain ou respirer un peu d'air frais sur la terrasse, les parquets craquent, les portes grincent et le chat s'affole, il court partout. Je surprends mon reflet au miroir, je sursaute. Est-ce bien moi ? Ce regard trop noir, si brillant, les flammes rouges qui encadrent mon visage, ces longues mèches de cheveux noirs et roux qui volent autour de mes épaules, et l'ombre des feuilles du grand érable brassées par le vent qui se projette sur les murs. Et cette silhouette sombre en robe de nuit porto, c'est moi ? Si. Je suis Scarlett O'Hara dans Autant en emporte le vent. Hier, j'étais Susan Sarandon en fuite, juste avant que le camion citerne explose dans Thelma and Louise. Tragédie, comédie. Tragédie.

Facile. Si facile de se prendre en photo. Picture. Cliché. J'aimerais dire comme tout le monde qui se définit en quelques lignes : je suis comme ceci. Je suis cela. Une épithète et quelques images au contour défini, rassurant. Mais voilà. Ça ne colle pas sur moi. Je ne suis rien. Rien de plus qu'un reflet au miroir, une ombre sur un mur, floue. Mouvante. Je suis floue. Une femme floue avec des cheveux noirs, rouges et jaunes en feu. Rouge et floue.

Il faudra bien un jour ou demain le plus tôt possible qu'un amant vienne me retrouver pour m'aimer dans ce lit trop chaud ou je veux rester couchée nue et libre tout le temps [qui n'existe pas]. Il se nommera Emmanuel, Aliocha, Louis, William ou Baldev.

Love and Writing Project c'est mon projet à moi, c'est mon journal, un espace privé et limité à un nombre restreint de lecteurs qui sont curieux devant cette écriture qui sort du quotidien et qui ne sait pas toujours où elle s'en va. Aucun horaire, aucun agenda, aucune attache, aucune obligation. Aucun secret.

Promettez-moi. Jurez-moi. L'amant, les amants ne devront rien savoir de Love and Writing Project. Et il ne faudra jamais rien leur dire concernant Script non plus. Et le lecteur de ces lignes ne répétera mon histoire à personne. Promis, juré ? [répétez après moi : croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer... comme ça, je pourrai vous y rencontrer, arf]

Et puis demain, je vais rester couchée toute la journée. C'est à cette seule condition que le corps peut rester vivant. Et c'est le corps qui écrit. Rien d'autre.