67. tout ça pour quelques oripeaux

L'autre nuit j'ai rêvé à une femme sauvage, étrange. Bien qu'elle eut ses quatre membres, et fort musclés, quelque chose en elle m'a rappelé, quand je me suis réveillée le lendemain matin, le souvenir de la Comtesse unijambiste de Pierre Rey. Mais en plus sauvage, en beaucoup plus étrange.

La femme de mon rêve marchait en prenant appui sur ses mains, les genoux un peu pliés et le postérieur, nu, relevé - comme un singe-. Elle avançait sur le trottoir, rue Joyce, vêtue de quelques guenilles et voilages fleuris, multicolores, qui lui glissaient sur les reins, laissant voir un corps rougi par le froid. Elle avait beaucoup de poils longs et très foncés sur les avant-bras, comme un homme. Ses traits étaient fins, ses yeux perçants, son profil délicat - elle grognait et bavait aussi. Soudain elle s'est retournée vers moi. J'avais peur, je ne sais pas de quoi. Elle est venue tout près et je suis restée calme, je l'ai regardée comme si je n'avais pas peur. Elle a dit quelque chose que j'ai oublié, et puis elle est partie. Je crois que sa nudité me choquait, surtout le sexe nu, alors que le reste de son corps était à peu près couvert. C'était un tableau fascinant.


La nuit, jadis, il y avait avenue de la Grande-Armée, à Paris, une vieille prostituée unijambiste. On l'appelait la Comtesse. Debout sur le trottoir, pouce de la main droite levé pour arrêter les autos, elle jouait de la gauche avec un immense fume-cigarette. De minuit à l'aube, elle damait le pion à ses rivales de vingt ans. Mi-goguenardes, mi-jalouses, elles regardaient la Comtessse monter et descendre des voitures tout en faisant voler d'un geste pathétique ses atroces oripeaux de folle de Chaillot. Son âge, sa dégaine, il était évident que par rapport aux autres qui s'offraient, à leur jeunessse, à leur beauté, il lui manquait quelque chose.

Bien évidement, il lui manquait une jambe, la gauche, et c'est ce manque qui explique, écrit Rey, que les clients la préféraient. Ce n'est pas la beauté qui attire, pas la perfection : « On ne baise pas ce qui est parfait, on ne couche pas avec sa mère » [Le désir : 1999].

Curieux rapprochement. Et qui n'a rien à voir avec ce qui a continué de se construire par-dessus les images de ce rêve. La femme sauvage que j'avais rencontrée dehors, des amis en parlaient à table, et ils disaient qu'elle était en réalité Sénatrice à la pige. Je sais, il n'y a sûrement pas de pigistes au Sénat canadien, mais dans un rêve, tout est possible. On me disait : tu vois, elle fut très active en politique, et très revendicatrice, et à un moment donné elle a tout abandonné pour vivre dehors comme une bohémienne. X. est très bizarre, elle fait peur, mais elle n'est pas méchante. Et quand elle entre travailler au Sénat, elle porte un tailleur noir très classique avec une fleur rouge à la boutonnière ; elle est coiffée, maquillée et elle accepte de jouer le jeu de la femme civilisée. Le reste du temps, elle vit comme elle veut, comme un animal. Parce que vivre comme un animal, c'est sa seule passion.

Ce serait donc le désir, bien plus que l'aspect étrange de ces deux femmes, qui serait le point commun entre le rêve et ce livre.

Autre chose : le même matin [ou était-ce plutôt la veille?], une femme qui a déjà été Ministre de je ne sais plus trop quel Ministère, à Québec, marchait devant moi sur l'autre trottoir, un peu en biais. Elle regardait les gens étrangement, comme si elle s'attendait à être saluée, ovationnée, et les gens ne semblaient pas la reconnaître du tout, ils passaient leur chemin. Elle s'est retournée, m'a regardée : j'ai baissé les yeux, pas un mot. C'est si bizare et pourtant ce n'est pas un rêve, cette femme dont on a vu la tête aussi souvent aux informations, la photo sur de grandes affiches, personne ne faisait attention à elle. Et pourtant il était évident qu'on la reconnaissait : on l'ignorait ?

Vendredi soir, une autre personne rencontrée par hasard m'a troublée et rappelé ce rêve, je ne sais pas pourquoi. J'étais assise dans un restaurant et je mangeais. Une femme est arrivée avec d'autres personnes. Elle aussi avait occupé des fonctions assez importantes en politique et un jour elle fut accusée d'avoir volé quelque chose dans un grand magasin. Et toc. Bien que visiblement ils ne pouvaient pas ne pas la reconnaître, les gens faisaient mine de rien. Et moi, j'ai continué de manger et d'écrire dans mon cahier, entre deux bouchées. On aurait dit la même scène qui se rejouait : ni vue ni connue.

On vit dans un monde bien étonnant. Et dans ce glorieux monde-là, la personne la plus étrange, je crois bien que c'est moi, car il n'y a rien à « comprendre » dans tout cela, pas de liens entre toutes ces images, ces instants, ces personnes, ces rêves. Rien d'autre qu'un mince petit fil de soie rouge nommé désir.