66. comme une peau

Il y a des jours, des soirs, elle ne comprend plus le monde dans lequel elle vit, les personnes qu'elle croyait connaître. Retour à la case départ, isolée dans un enfer hostile. À ces moments-là, elle éprouve comme une envie soudaine et irrésistible de sortir de la maison en laissant les lumières allumées et les portes ouvertes, envie de courir jusqu'au lac et de se coucher dans l'eau, sur le dos, toute nue et bien à plat, et puis de s'endormir là jusqu'au dernier matin du monde.

W. m'écrit : « Et parfois, il faut dormir pour que le matin - un matin - revienne. » Ces mots coulent sur moi comme l'eau du lac. Ils me font du bien.

Si certains mots font du bien, c'est parce qu'ils permettent de reprendre le fil de l'écriture en soi, de renouer avec ce qui se niche profondément tout au fond de la caverne et qui cherche une voie pour sortir. La parole et encore plus les mots ont ce pouvoir de nous envelopper comme une seconde peau. « Et parfois, il faut dormir pour que le matin - un matin - revienne. »

Le contenant se resoude, la fuite peut ainsi se colmater tranquillement. Tout n'est pas fini, ce qu'elle vit n'est pas plus tragique que ce qui se passe dans la maison de son voisin. Pourtant, d'où lui vient cette impression qu'elle souffre plus que les autres, que ses sensations sont exacerbées [qu'elle saigne en dedans] et que les mots la pénètrent comme de petits couteaux à la lame bien tranchante pour la blesser. Ils diront ensuite : je n'ai pas voulu te faire mal, je disais ça comme ça. Et alors ? Alors elle a mal et ils sont impuissants à l'apaiser, la consoler. Personne ne peut la protéger de ça.

Elle ne sait pas se réparer toute seule. Comme une poupée aux membres cassés. Il faudrait qu'elle se rende à l'hôpital des poupées. Cela, ou bien se coucher dans l'eau du lac, si fraîche et apaisante. Elle en a tellement envie parfois, depuis toujours. Envie de laisser l'eau entrer dans ses oreilles, dans ses yeux, dans les narines puis dans la bouche et dans les poumons, cette eau en elle, dans le nombril et le sexe, partout, partout dans les moindres orifices, il y aurait de l'eau partout. Ça serait bien. Elle serait si bien toute entourée d'eau, comme une peau. Dormir jusqu'au premier matin du monde. « Et parfois, il faut dormir pour que le matin - un matin - revienne. »