58. intime délire

lanterne chinoise

Intime jusqu'au bout. Intime jusqu'au cou. Écrire l'intime sans rien mesurer, sans rien censurer, elle rêve d'écrire un journal intime publiquement, comme si elle l'écrivait juste pour Soi. Pouvoir tout raconter, tout dire et puis que ce ne soit pas banal, pas faux. Vrai. La vraie vie dans toute sa beauté, dans sa somptueuse souffrance, et dans son incontournable puanteur, certains matins. Non. Faire ça, c'est impossible. Dément. Je ne LA laisserai pas aller jusqu'à l'intime. Le vrai.

L'intime c'est le bazar exotique, les douceurs marines et gourmandes, textuelles, contextuelles, sensuelles et anachroniques, les banalités, les horreurs et l'inavouable. Un voile à soulever sur la vie de tous les jours, quotidienne. Amoureuse. Douloureuse. Tendrement déchirante.

Intime jusqu'au bout ? Intime jusqu'au cou. J'en rêve la nuit. C'est fou, mais oui : il m'arrive de rêver la nuit [dans des rêves noctures pour vraI] que j'écris mon journal. ELLE est folle, je vous dis.

Je cherche une solution à ce mal. Questions par-dessus questions. Aujourd'hui, je dis : j'écris tout. Je dis tout. Et puis j'avance. Je recule. Un mot. Un deuxième. Non. Un autre. Non, pas celui-là. Celui-ci ? Pas terrible. Celui-là alors ? Aaaaarf, vaut mieux pas.

Au bout du compte ils se demandent : que fera-t-elle ? Il s'agirait [not so evident, not so easy] de trouver le moyen de faire ce que je veux, comme je veux sans trop de fla fla. De bla bla. Lâcher du lest. Faire des bulles, des ronds dans l'eau. Bloub. Bloub.

Le paradoxe s'annonce follement et proprement vertigineux. J'explore. J'examine la dissection du matériau profond qui me laisse froide. Impartiale. L'intime ? Elle peut bien l'écrire, après tout, cela ne me concerne pas puisque cela ne regarde personne. Alors quoi ?

Écrire l'intime, tout l'intime, sans aucune contrainte ni censure, puis le lancer sur les ondes et trembler de cette inconséquence, de cette complète indécence. Violation du privé au profit du public. Je jure que je jouerai le jeu. Je jure devant la grande assemblée des absents à soi-même. Promis. Jusqu'à ce que mort s'ensuive. Écrire, c'est écrire. Comme aimer, c'est aimer. Inutile de jurer. Je refuse de jurer. Je retire ces mots qui sont là.

Dernières entrées dans les petits numéros du mois, du jour et de l'année toute entière. La soupe est en train de se faire et il la verse dans des assiettes creuses avec une grosse louche. Je dépose les prémisses de mes mots comme ils inventeront les prémices de l'amour dimanche prochain :

Quand nous chanterons le temps des cerises
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au coeur
Quand nous chanterons le temps des cerises
Sifflera bien mieux le merle moqueur

Si on doit se construire l'intime à coup de bols de soupe, autant que la dureté des pois qui lui donnent sa consistance soient cassée pour qu'on leur voie le ventre, la chair et la nudité totale.

Je sème des grains de pavot sur les planchers de bois de l'appartement. Vin rosé. Les planchers qui craquent et mon sang qui coule depuis des lunes n'en finissent pas de coaguler « sous le soleil exactement » et je dîne : soupe de pois cassés, poulet tériyaki, riz basmati, fraises avec de la crème fraîche et du sucre. Blanc. Vertige et frissons sous le gros soleil et la lanterne chinoise rouge. Rouge cerise.