53. le premier été

Un bel été. Tendre et inscrit dans le ventre de la terre, dans les vagues salées de la mer, dans le vol des oiseaux, dans le bourdonnement des insectes.

C'est déjà le mois d'août. De temps en temps une fine pluie d'été, légère et chaude, arrose la ville. Cela les rend heureux. Elle écrit. Writing. Elle ouvre le livre.

Le livre commence par ces mots :

Ils sont en face de moi, l'oeil rond, et je me vois soudain dans ce regard d'effroi : leur épouvante.

Elle lit presque toute la journée et puis une bonne partie de la soirée. Vers vingt-deux heures, ils s'assoient à table pour dîner. Ils se regardent. Ils parlent. Il lui prend la main. Ils mangent. Ils boivent. Ils parlent. Ce sont les mots de leur premier été. Et la pluie chaude se remet à tomber. Plus tard elle reprend son livre, elle continue à lire et à écrire.

Ils veillent toute la nuit. Le matin suivant, quand le soleil se prépare à se lever, lentement, elle articule d'une voix presque éteinte les derniers mots de L'écriture ou la vie :

J'ai levé les yeux.
Sur la crête de l'Ettersberg, des flammes orangées dépassaient le sommet de la cheminée trapue du crématoire.

[Jorge Semprun. 1994]

Le livre fut dédié à « Cécilia, pour la merveille de son regard émerveillé »

Ce matin-là, dans leur premier été, ils pleurent.