50. le temps est immobile

Christophe Spielberger: escargot.jpg

Déjà la cinquantième page. Quand je dis que le temps n'existe pas, ce n'est qu'une théorie comme une autre. Le temps passe trop vite et en même temps il se traîne comme un escargot. Il faudrait plutôt dire que le temps est immobile.

Il me semble que je viens tout juste de commencer Love and Writing Project et pourtant j'ai déjà écrit cinquante pages avec ce sentiment que je n'ai encore rien écrit de valable, rien qui se tienne. Que je n'ai pas encore vraiment commencé le vrai « Projet » qui m'inspirait tant il y a quelques mois. Ces pages ne sont que des fragments épars au milieu de nulle part.

Cela n'a aucune importance.

Ma lanterne chinoise donne une drôle de couleur aux nuages. Elle est si belle que je l'allume en plein jour. Elle se balance au vent. Doucement. J'ai accroché la petite cloche japonaise en-dessous. Ça tintinabule au moindre coup de vent.

R. vient dîner ce soir. On mangera des saucisses grillées sur du charbon de bois. On mangera dehors à cause de la chaleur et parce que c'est l'été pour quelques semaines encore. On s'imagine qu'on est en Chine avec l'air chaud, la lanterne et le brasero qui lance des flammes oranges tellement haut, tellement loin : je crains qu'un coup de vent un peu fou ne mette le feu à ma lampe couleur coucher de soleil [n'empêche que ça serait beau]. Mais non. Le feu se calme. R. rigole, elle rit de cette histoire de coccinelles et de brugnons dans le journal.

Je l'apprends tout juste : R. lit mon journal depuis le premier jour. Elle m'avoue l'avoir trouvé par hasard en cherchant un truc sur Google et deviné assez vite qui était Script. Elle admet ne pas être la seule de la bande à le lire depuis l'été 2001 ou avant. Je comprends tout maintenant. Je comprends les petits coups de fils gentils mais discrets quand j'écrivais une page un peu triste. Je comprends le silence du téléphone quand je sentais le besoin de me retirer dans ma bulle pour écrire Épiphanie, ou concocter Love and Writing Project.

Vers les mois de mai et juin et toute cette histoire avec X., elle dit : « on s'est fait du sang d'encre pour toi.» Ainsi, les amis veillaient de loin...

C'était peut-être elle, la coquine, qui m'a joué le tour de « Maman elle aime pas les brugnons » au téléphone. Peut-être, mais elle n'avouera jamais. Elle se cache le nez dans son livre, à moitié morte de rire, pendant que je prépare la salade. Ah, avec les amis que j'ai, vraiment, j'ai beaucoup de chance : pas besoin d'ennemis...

Lu Le sabotage amoureux. Retenu ceci :

L'erreur, c'est comme l'alcool : on est très vite conscient d'être allé trop loin [...]

En fait, les gens qui s'obstinent dans leurs torts sont des mystiques : car ils savent bien, au fond d'eux-mêmes, qu'ils investissent à trop long terme, qu'ils seront morts avant la caution de l'Histoire, mais ils se projettent dans l'avenir avec une émotion messianique, persuadés qu'on se souviendra d'eux - qu'au siècle d'or des alcooliques on dira : « Machin, pilier de bar, était un précurseur », et qu'à l'apogée de l'Idiotie on leur vouera un culte.
[Amélie Nothomb, Le sabotage amoureux].

L'image de l'escargot provient de Christophe Spielberger.