44. c'est plus la peine

Ça y est, elle l'a fait. Elle a sauté dans le vide. Légère. Désormais, elle vivra seule et coupée du monde. Elle a tranché net tous les liens. Éloigné les amants, les amis, les parents, les enfants, les chats, les chiens, les voisins, les colporteurs, les facteurs et les témoins de jéhovah. Tous. Elle ne veut plus voir personne. Qu'on la laisse en paix. Elle jette tous les vieux souvenirs qui ne servent à rien, les dessins, l'herbier, les petites boîtes avec des trésors dedans, les fleurs séchées, les bibelots. Brûle les lettres d'amour attachées avec des petits rubans roses et bleus et les vieilles photos de famille, de vacances. Elle dépose des choses dans un coffre à la banque, des choses, et une grosse enveloppe pour les papiers des monsieurs Laloi, le testament et tout, les trucs d'argent et pour dire qu'elle ne veut pas être incinérée, juste enterrée dans le jardin de sa petite maison de Cacouna, elle demande à la vie que le vieux pommier pousse ses racines au travers de sa cage thoracique. Elle rêve de ça. Elle ne veut plus aucune trace des mots des gens qu'elle a connus, morts ou vivants, du passé et du présent. Elle gomme, elle efface. Elle remet les compteurs à zéro pour qu'ils restent à zéro. Elle ne garde que ce qui arrivera à survivre dans sa mémoire jusqu'à ce que celle-ci se fissure et qu'elle la perde, comme tout le reste. Elle ferme aussi tous les abonnements aux magazines, aux journaux, met un ruban gommé sur la fente de sa boîte aux lettres pour que la communication se fasse du dedans vers le dehors et non plus jamais l'inverse. Elle a connu l'éblouissement, l'amour, le don et l'abus : douleur et humiliation. Mépris. Elle vivra loin de tout cela. Qu'on la laisse en paix. La lourde porte de bois se referme. Le serrurier pose des gros loquets, elle ferme. Débranche le téléphone. Elle déclare la guerre aux imbéciles. Elle s'installe dans la résistance. Elle inventera de nouvelles lois. Méthodiquement. Elle ne lira plus rien d'autre que des vieux livres dans des langues étrangères qu'elle apprendra toutes seule avec des dictionnaires. Elle ne travaillera plus. Elle ne fera rien de ses dix doigts. Elle écrira une seule longue histoire à tout le monde, pour tout le monde, pour des inconnus sans visage. Elle écrira une légende. Elle n'écrira à personne ni pour personne en particulier. Elle vivra avec la foule. L'immense foule géante des gens. Elle se donnera à tous en bloc sans rien donner de soi mais en donnant tout ce qui l'a fait elle. Anonymement. Pour sortir faire ses courses, elle porte des lunettes noires, des vêtements noirs et ses cheveux qui lui descendent le long du dos en une longue natte foncée, brillante. Elle ne vivra plus de coups de foudres, plus d'amour, plus d'humiliations ni d'insultes, plus de souverain mépris. Elle ne montre plus ses yeux. Elle est et restera une inconnue sans visage. Une monstrueuse légende qu'elle construit lentement, infiniment et dans laquelle elle vit avec un immense amour absolu et impossible. Elle retire une à une ses billes du grand jeu. Ils ont tous tellement bien tout fait pour lui entrer dans le crâne que la plus petite c'était elle, il avait bien fallu qu'elle finisse par les croire. Au diable la stylistique. La comédie est finie. Elle tire le rideau [rouge]. Elle s'en fout. Ils vont tous crever, de toutes façons. Et puis elle est déjà si vieille, si vieille que c'est plus la peine.