43. la fée verte [la suite]

Artemisia absinthium

Comme c'est le cas pour plusieurs plantes, le nom de la fleur est souvent celui de la personne qui l'a vue le premier. Dans le cas de l'absinthe, la découverte remonterait à tellement loin dans le temps que ça me donne le vertige, et que cela me rappelle la naissance de l'anémone et des autres fleurs que Script collait dans son journal l'année dernière.

La première histoire, et la plus belle, que je retiens à propos de l'Artemisia absinthium est celle rapportée par Coligny [1862]. C'est l'histoire de la reine Artémise, épouse du roi Mausole qui régnait à Carie dans un temps aussi éloigné qu'il était une fois. Artémise était-elle une Fée verte ? L'histoire ne le dit pas.

Et comme dans toutes les belle histoires, l'époux d'Artémise devait être un tantinet belliqueux car il partit un jour pour aller faire la guerre à ses voisins. Quand il revint, il était gravement malade et il mourut de la thyphoïde dans les bras de sa femme [on a le diagnostic en plus... je commence à douter de ma source, mais chut... c'est juste une histoire].

Folle de chagrin, Artémise fit bâtir un mausolée [à Mausole, arf]. On fit brûler le corps et ensuite Artémise, obsédée par l'idée de posséder son mari à l'intérieur [oups, j'avais oublié, c'est elle la reine qui préférait l'amour oral] prit un jour un peu de ses cendres qu'elle mit dans du vin rouge et elle but le mélange jusqu'à la dernière goutte. Comme elle avait beaucoup de peine et qu'elle avait toujours soif, elle en but tous les jours. Après, elle sortait se promener autour du mausolée pour pleurer [et digérer].

C'est ainsi qu'un soir elle vit une belle plante toute verdoyante couverte de fleurs jaunes, une plante si belle qu'elle n'en avait jamais vue de pareille dans tout le pays. Les grands experts et savants furent appelés en consultation, la reine leur demanda quel était cette plante, et ils déclarèrent :

Nous, docteurs assemblés du royaume de Carie et fidèles sujets de la reine Artémise avons examiné avec soin la plante en question. Sa racine est un peu épaisse, fibreuse et aromatique : elle pousse des tiges hautes de deux à crois pieds, cannelées, blanchâtres, dures, feuillées et rameuses. Ses feuilles sont assez larges, molles, d'un vert argenté. Ses fleurs sont jaunâtres, globuleuses, un peu aplaties en dessus, et naissent aux sommités de la tige et des rameaux en grappes. Ses propriétés sont stomachiques, toniques, anti-acides, anti-putrides, fébrifuges, vermifuges et emménagogues...

Et pour faire une histoire courte, les éminents savants finirent par dire après trois jours de grattage de crâne qu'ils n'en savaient rien, et que cette plante était inconnue des grands livres de la science.

Il n'en fallait pas plus pour qu'Artémise se mette à croire que l'âme de Mausole avait donné vie à la fleur mystérieuse. Et comme la reine avait presque fini de manger tout le corps de Mausole, elle résolut de consommer également son âme. Et l'âme, cela ne pouvait être que la fleur, et rien d'autre, se dit-elle.

Artémise mit donc une autre équipe de savants à la tâche dans son labo de chimie le soir même et la plante jaune exprima une jolie liqueur verte, dont la reine fit une infusion qu'elle sucra avec la cendre conjugale. En gros, c'est à peu près ça qui a dû se passer là, dans ce temps-là.