131. enfin, érika s'est suicidée hier

J'ai lu que « le pire qui puisse arriver à un écrivain, c'est de se concentrer sur lui-même et sur son travail au point de ne plus connaître personne, sinon d'autres écrivains », parce que lorsqu'il fait ça, il en est réduit « au désespoir littéraire d'écrire un livre sur un homme qui écrit un livre, et quand il arrive à cette extrémité, on sait qu'il est fini. » Ces mots de Robertson Davies [Reading and Writing] sont peut-être vrais pour un écrivain en fin de carrière, j'en sais rien, mais c'est surtout vrai pour moi, sur un autre plan.

Le premier roman que j'ai écrit et qui n'a pas trouvé d'éditeur avait pour sujet une femme qui écrivait un livre. Et à ce moment-là, j'étais tellement concentrée sur mon travail d'écriture que j'avais des contacts uniquement avec des personnes en train d'écrire des livres, des écrivains, et je ne travaillais plus ailleurs. Et il y a pire, la femme du roman écrivait un journal en plus, alors je comprends pourquoi, bien qu'on en ait fait des commentaires élogieux, je comprends pourquoi ce manuscrit est impubliable ; c'est parce qu'il n'y a rien de plus ennuyeux à lire, et on a bien fait de me le retouner en me conseillant de le proposer à d'autres maisons d'édition ou de le retravailler.

Comme je suis fière et libre et rebelle, j'ai réfléchi et je me suis dit que je ne publierais jamais que de bons romans, excellents, exceptionnels, et rien de moins. Donc je n'ai rien fait de ce qu'on m'a dit et le manuscrit est demeuré dans le tiroir de mon bureau, et il y restera longtemps. Le réécrire serait peut-être aussi long que d'en faire un nouveau, alors ? Alors j'ai plus envie de penser à tout ça, plus maintenant.

Si je raconte ça, c'est parce que ça y est. Érika s'est suicidée hier et ainsi j'ai pu écrire les dernières pages d'Épiphanie dans la soirée, cette nuit et cet avant-midi. Je viens d'aller acheter du papier et de l'encre pour l'imprimante et hop, je commencerai à « sortir » le manuscrit du corps de ce sale type d'ordinateur après mon déjeuner, vers 15 heures. Je sais, j'ai des horaires de fou, mais c'est comme ça. J'écris quand je peux. Si j'avais un horaire de comptable, j'y arriverais pas. Déjà que j'ai des horaires de fonctionnaire trois jours par semaine, alors quand je rentre chez moi le jeudi soir, j'ai envie que les horaires me lâchent un peu. Et puis, si j'ai envie de vivre et d'écrire nuit et jour pour avancer et faire ce livre, pourquoi pas ?

L'histoire étant écrite, elle n'est pas pour autant terminée. Ce que je vais sortir sur papier, c'est juste le premier jet, l'écriture qui m'est venue tout droit du coeur et du ventre. Il me restera à prendre ce papier et à faire dessus le travail qui se fait avec la tête, et qui consiste à tailler à la hache dans le gras, à suivre à la lettre le fil de la narration et de voir à ce que tout se tienne chapitre par chapitre, morceau par morceau, page par page, mot par mot.

Vala. J'ai rien d'autre à déclarer pour aujourd'hui. Pendant que le lecteur lira ce journal, moi, j'imprimerai le roman. Tiguidou. J'en ai pour trois ou quatre jours au moins [hope so], parce que je fais ça page par page en revisant grossièrement pour enlever les plus vilaines conneries tout de suite. Sert à rien d'imprimer n'importe quoi. Pas facile d'évaluer le temps que ça prendra, mais j'irai dormir quand j'aurai fini, pas avant.