33. je note ici quelques-unes des leçons apprises dans mes propres bois

calendrier solaire

Aldo Leopold, dans son Almanach d'un comté des sables, écrit :

Toute ferme possédant une parcelle boisée, en plus du bois d'oeuvre, de chauffage et de clôture, devrait fournir à son propriétaire une éducation libérale. La moisson de sagesse ne fait jamais défaut, mais elle n'est pas toujours engrangée. Je note ici quelques-unes des leçons apprises dans mes propres bois.

Ce passage ouvre un chapitre qui a pour titre : « Une forterese imprenable » et je ne peux faire autrement que d'y voir une allégorie avec mon journal.

Tout ce qu'il contient devrait fournir à sa propriétaire « une éducation libérale ». J'aime bien cette phrase, elle me fait rêver. Il est vrai que le journal m'apporte jour après jour « une moisson de sagesse » que je n'ai pas toujours le réflexe d'engranger. Pour cela il me faudrait faire des pauses et le relire de temps en temps, puisque tout y est consigné depuis le 18 décembre 2000.

Depuis cette date, je note ici la plupart des leçons apprises dans l'écriture du journal elle-même : « dans mes propres bois ». Mais cela ferait-il de mon journal « une forteresse imprenable » pour autant ? Peut-être.

N'est-ce pas qu'il est beau mon calendrier solaire aztèque ? Et en plus, très facile à trouver sur Google !

Je crois entendre d'ici certains lecteurs grincer des dents. Je les entends dire : Oui, mais tu penses à nous des fois? Arrête de te regarder le nombril. Et je leur répondrai : Et s'il n'y avait jamais eu de page 33 ? J'ai le droit de ne pas écrire tous les jours, j'ai le droit d'écrire dix fois par jour si je veux ou pas du tout pendant dix jours... C'est ma forteresse ici et elle n'appartient qu'à moi. Vous avez beau le lire, ce journal ne vous appartiendra jamais. Je vous le prête, je ne vous le vends pas. Il reste à moi, inaccessible.

C'est vrai ça. Après tout, je ne suis pas un livre dans lequel vous pouvez barbouiller des notes dans la marge, et je ne suis pas un livre dans lequel vous pouvez corner les pages ou pire, les arracher ; et, ultime satisfaction, vous ne pouvez pas m'apporter avec vous dans votre békosse [écrire à Réal Yté pour la traduction, arf].

En crise la Script? En crisse ? Ben non. C'est juste que depuis jeudi, je réfléchis. Je n'écris pas dans ce journal parce que j'en ai plus envie. Pendant deux jours, rien. Et j'ai « écouté ça ». Pourquoi ? C'est que le roman rafle tout, il tire la couverte de son bord. Il prend toute la place. Pourquoi? [ça va pas bientôt finir toutes ces questions ?]

Facile. J'ai pas vu arriver la page 32 ! Elle m'a fait le coup subtilement, comme une grande. Elle m'a envahie et j'ai basculé d'un seul coup dans le plaisir de transformer la réalité en « vérité littéraire ». Mais ce n'est plus du journal, ça. La page 32 n'est pas une page de journal, c'est une page de roman, et pourtant elle a poussé là et elle y restera. Oui, me direz-vous, oui. On est un peu habitués à tes transformations, ce n'est pas nouveau, on se souvient de Poetic Island et de l'histoire des chenilles et caetera. C'est pas nouveau que tu dérapes un peu dans la fiction. Je sais. Je sais.

Et s'il n'y avait pas eu de page 33 ? On aurait fait quoi, nous? OK. La page 33 n'était pas là vendredi, ni samedi et personne n'est mort. Personne n'a écrit pour se plaindre non plus. On dirait que tout le monde retient son souffle.

Je vais vous confier un secret : moi aussi je retenais mon souffle, moi aussi je n'osais pas reprendre le fil. Du moins, jusqu'à ce matin je n'osais pas et puis je me suis dit, allez, fonce, continue. Faut que je travaille sur ma ferme. J'ai des clôtures à relever ici et là, un petit bois qui pousse en friche dans un coin, bref, de l'ouvrage en masse dans ces pages. Le roman trouvera bien un moyen d'avancer à côté, en parallèle, dans sa ferme [forme] à lui. Qui a dit que c'était défendu d'avoir deux terres ?

Oui, mais s'il n'y avait pas eu de page 33 ? Sont tu fatikants ! Grrrrr, j'ai déjà répondu à ça. Et puis je pourrais arrêter le journal si je veux et quand je veux, ça ne regarde personne d'autre que moi.

Oui, mais le contrat avec les lecteurs, le respect, qu'est-ce que t'en fais ? Quoi ? Un contrat ? T'as jamais signé de contrat avec personne m'a dit Jack. Et il a raison. Sauf qu'en parlant de contrat, il sème un doute dans mon esprit. Parce que sans rien signer, quand on donne un texte à lire, il y a bel et bien contrat mais c'est un contrat de lecture, pas un contrat de durée. On devrait pouvoir écrire le mot Fin quand on arrive à la dernière page.

Elle est où la dernière page, la fin d'un journal ? Quand on meurt ? Je peux mourir quand je veux, d'abord. Pas nécessaire d'arrêter de respirer pour mourir. Je peux mourir virtuellement, débrancher l'Internet et hop ! morte la belle Script. Mais non, Script est pas suicidaire à matin. Elle est en amour par dessus la tête, elle prendra l'avion Montréal-Paris, puis le train de nuit Paris-Nice quelques jours plus tard, en février, pour aller retrouver Jack. Et c'est dans ce train qu'on va rencontrer Nietzsche.

Un peu de sérieux, Lady A., reprenez le fil, voulez-vous ? OK, c'est comme vous voulez, vous. J'étais prête à vous confier des choses, mais si ça vous intéresse pas, tant pis, je théoriserai encore un peu.

L'auteur d'un journal online, comme n'importe quel auteur de n'importe quel texte : journaliste, essayiste, romancier, historien, crée « un horizon d'attentes » chez ses lecteurs. Et cet horizon est inventé et mis en scène par l'auteur. Pareil que dans les livres ? Si, si, tout pareil. Si tu achètes un roman de sf, tu t'attends pas à lire une critique littéraire, non ? Alors ?

Pourquoi c'est comme ça ? Je sais pas trop, c'est pour s'y retrouver, pour pas tout mêler. Mais ça reste un contrat tacite. Et seule la personne qui écrit fixe les règles. Moi, je n'ai pas tellement de règles sur la forme d'un journal online. Et c'est pas aujourd'hui que je vais en inventer. Ou suivre celles des autres. Voilà où j'en suis ce matin.

Ce matin, je suis pas pas rendue bien loin, lire : à la même place qu'hier. Sauf que j'ai écrit la page 33.