Voilà que la douleur se concentre au niveau du cou. Je n'arrive plus à tourner la tête sans qu'un poignard me traverse la nuque

Mercredi midi, j'ai donné les trois premiers épisodes de mon roman à Jérôme Milani [avant, je l'appelais A. mais je trouve que ce nom, qui est aussi un pseudonyme pour protéger son identité, lui convient mieux. Je n'aurais pas dû lui donner la lettre A car cela m'agace à chaque fois que je l'écris, c'est aussi l'initiale de mon prénom, n'est-ce pas ? Je garderai donc cette lettre pour moi, dans ce journal au moins]. Il devait prendre une ou même deux semaines avant de me revenir avec ses commentaires, il n'avait disait-il que très peu de temps pour lire. Et voilà qu'il me téléphone hier soir et me donne rendez-vous pour cet après-midi, vers seize heures, à son bureau. Il a déjà lu le texte et se dit prêt à ce que nous en parlions. Je dis : « Oui. J'irai vous rencontrer ». Et je raccroche. Je déteste quand je suis sans réflexe comme ça. Immédiatement, le doute s'installe. C'est sûrement nul, voilà pourquoi il veut agir vite et me le dire. J'aurais dû demander un peu de commentaires par téléphone, je serais moins inquiète. Au ton de sa voix, on ne peut pas présumer de son opinion non plus. Il était neutre, presque laconique. Donc, je n'ai aucun indice si ce n'est sa soudaine disponibilité. Mais je ne me fais pas d'illusions, me faire caser à seize heures un vendredi dans un agenda, je sais ce que ça veut dire. Ça veut surtout dire faire vite, faire bref. Et quand on veut aller vite c'est que ce n'est pas agréable, un cas à régler. Et c'est là-dessus que mon scénario sombre s'installe. Vers neuf heures, je passe rapidement à la salle de bain me préparer pour la nuit et je me couche.

Dans ma tête, ça roule à vive allure et mon plan de survie s'élabore très vite. C'est trop dur pour moi de faire face à ce jugement qui s'en vient. Je sais que je n'ai pas fourni tous les efforts nécessaires que j'aurais pu et dû fournir. En fait mon texte est pratiquement du travail bâclé. Et j'ai eu le culot de lui présenter ça comme un travail fignolé, réécrit, retravaillé. Ce n'est que du recopiage et du babillage, ce n'est surtout pas de la littérature. Il aura tout à fait raison de me dire que ce n'est pas bon. Et moi je n'aurai d'autre choix que de faire bonne figure devant lui, j'écouterai, dirai oui, que je vais retravailler, puis je rentrerai chez-moi très vite. Sans lui dire à lui que je lâche tout parce que j'ai honte, parce que je sais que c'est trop pour moi. Je suis incapable de réaliser ce projet de roman. Incapable de l'écrire au complet. Ce n'est et ne restera qu'un projet qui ne verra jamais le jour car je n'ai plus la force qu'il faut pour le mener à terme, plus aucune énergie disponible à sa réalisation. Au fond, comme je sais déjà ce qu'il va me dire, je devrais m'épargner cette rencontre car cela me fera du mal inutilement. Je n'irai pas. Je n'ai pas besoin de me faire démolir encore plus, surtout en ce moment . Mais non, je veux au moins me rendre jusqu'au bout de cette aventure. Parce que j'y ai vraiment cru. Jérôme m'a confirmé à plusieurs reprises qu'il reconnaissait le talent dans les premiers textes que je lui ai fait lire, il était emballé, et il a tout de suite parlé de publication. Il a dit textuellement : « C'est publiable tel quel. » Alors je me dois au moins de le revoir pour qu'il reconnaisse s'être trompé comme moi et qu'il me le dise ouvertement. Ce n'est et ne sera pas la fin du monde. Tout au plus la fin de quelques illusions.

Avec tout ça, je ne sais pas comment je vais traverser cet après-midi. Le mieux sera de m'acrocher solidement à mon quotidien. Cuisiner, faire le ménage et la lessive.