On peut toujours crier dehors au coin des rues jusqu'aux heures où personne n'écoute plus. On peut toujours écrire quand plus personne ne vous lit. Il n'y a pas d'amour sans histoire. On peut toujours vivre avec l'envie folle de marcher sur les chemins du coeur et de mourir d'amour. Il n'y a pas d'histoire sans désir. Une fois j'ai vu le commencement d'un récit, de quoi faire un livre, et le livre s'est terminé avant de commencer.
Je ne me souviens plus lequel de nous trois avait parlé de la mort. Et de la mort en faisant l'amour. Et j'avais dit que pour moi, ça serait la mort idéale, la plus belle, celle que j'aimerais, si je meurs un jour. Mais était-ce avant ou après que Karl ait raconté l'histoire de quelqu'un, j'ai oublié son nom, qui était couché dans son lit et sa femme était couchée à côté de lui et puis elle est morte. Tout d'un coup il l'a regardée et elle était morte et un instant avant elle était vivante. Je crois lui avoir demandé s'ils avaient fait l'amour juste avant et je ne me souviens pas de la réponse. Mais je ne suis pas certaine d'avoir posé la question.
Karl racontait cette histoire-là et nous étions à l'Impérial Café avec Steph et c'était au début du mois de mai cette année et il racontait en anglais et j'écoutais, et c'était comme si le temps s'était suspendu autour de l'histoire, et j'avais senti très nettement que les trois esprits se rejoignaient sur le même point x et se mettaient à voyager à partir de la mort de cette femme.
Et donc j'ai tout de suite pensé à ce film, j'ai oublié le titre, et à mon tour j'ai raconté une histoire, cette scène d'un film qui m'avait fascinée. Dans ce film une femme très jeune et très belle mais assez pauvre se marie avec un type très riche et vieux qu'elle ne connaît pas, une sorte de mariage arrangé par la famille. Et cette fille, c'était la première fois qu'elle faisait l'amour et ça se passait au tout début du film, on voyait la cérémonie du mariage et la réception et le mari l'avait amenée dans la salle de bain et tout de suite basculée par terre, et là, sur le plancher près de la baignoire, il s'était allongé sur elle de tout son long et il l'avait prise. Le mari lui avait fait l'amour et très vite, il avait joui. On voyait les petits soubresauts du corps et en même temps, au même moment, il s'était immobilisé complètement. Il était mort en elle, ce qui fait qu'elle était restée là bêtement, couchée sur le dos, avec ce grand corps d'homme abattu sur elle. Elle ne devait pas trop savoir s'il dormait ou quoi et elle ne devait pas aimer ça, cette immobilité et je me demande à quel moment elle a su qu'il était mort et non pas simplement endormi et elle n'a pas attendu très longtemps, elle l'a poussé sur le côté et puis elle est sortie de la salle de bain. C'était pendant la noce. Et je n'arrive pas à me souvenir de quel film il s'agit. J'aimerais le revoir. C'était l'histoire d'une femme qui se marie plusieurs fois avec des hommes qui meurent très vite au lit, comme si elle les faisait exploser de l'intérieur, sploush.
On avait un peu discuté de tout ça à l'Impérial Café et dans l'hypothèse d'écrire des histoires comme ça dans un roman, nous nous sommes demandé s'il valait mieux que la femme sache ou ne sache pas que l'homme est mort au moment où elle sort de la chambre et finalement nous avons opté pour un compromis : la femme souffrirait d'une sorte de dédoublement de la personnalité, ce qui fait que l'une d'elle saurait que l'homme est mort, et l'autre pas. Sauf que le dédoublement de la personnalité, cela n'existe pas en psychologie. Semble-t-il.
Je sens les symptômes de l'adjectivite [...] [...] m'envahir. Je récidive. Et pour vous épargner une lecture [...] [...] [...] [...] [...] [...] et [...], de crochets et de [...] [...] points, tous plus [...] et [...] les uns que les autres, j'ai choisi d'écrire la suite sans épithètes. Nor with you, nor without you ? Peut-être pas. J'ai déclaré la guerre aux adjectifs [...] en tout genre. Je jubile. J'adjective. Je suis [...].
Quoi qu'il en soit, j'ai d'autres motifs d'être [...], et je ne me souviens pas d'avoir été en présence d'un être comme lui. Béni soit je sais pas qui ni quoi, mais béni soit quand même. Nous avons beaucoup parlé et discuté depuis deux jours.
Quand je suis arrivée au travail ce matin, le diable a dû lui dire. Le diable [ou son coeur]. Puisque je n'arrive jamais à la même heure. Comment on explique ça ? C'était un mercredi, un matin comme les autres, il était 9h15, j'ai enlevé mes gants, j'ai échappé mon sac, j'ai fini par ouvrir cette [%#&**&@%$$] de porte avec une serrure à code qui me coince les doigts, et qui est-ce que vois ? Le soleil. Lui. Il sort de son bureau, il s'avance en souriant, comme en dansant, et il m'ouvre les bras.
Encore au lit avec la fièvre depuis hier. Sinusite aiguë. Le presque délire. La douleur qui vous jette dans un état noir, limite. C'est le froid intense qui me fait ça. L'adaptation avant l'entrée dans l'hiver. Je suis toujours étonnée de recevoir autant de courrier. Des mails, oui, et beaucoup de lettres aussi. De vraies lettres colorées et qui sentent bon et qui arrivent de tous les coins du monde en même temps. Pour me soigner : inhalations de sureau, tisanes amères. Bols de thé avec des biscottes et de la confiture. Et des bains avec des huiles qui sentent fort, et du sommeil. Lu un peu. Relu des lettres de Kafka. Celles à Milena. Il y avait cette petite photo dans mon dossier K. Essayé de travailler sur un gros manuscrit indigeste et mal écrit. J'ai dû rêver. Besoin de dormir encore. Échappé la petite photo dans l'eau. Il s'est agenouillé devant moi. L'univers se désagrège. Syncopé. Ce n'est pas ce soir que je referai l'état du monde, le menton dans la main. Et pour m'endormir, je poserai une joue bouillante sur l'ardoise froide du toit de l'ermitage, la pierre ronde avec un ruban bleu, celle qui me vient de Jack. Je rêverai à Poetic Island et à Notre-Dame de Vie. Encore un peu. Et puis avoir envie d'enfiler mon fameux blue raincoat pour descendre à Boston ou pour hanter les ruelles du Mile End. Bientôt. Ce qu'il y a avec la sinusite, c'est que ce mal confine à une sorte d'immense tristesse dans un monde bizarre, alors que vous n'êtes même pas triste pour deux sous et que vous exultez toujours de la chance que vous avez d'être là et de faire ce que vous faites matin après matin : marcher nu-pieds dans le jardin piqué de neige, pluie, rosée ou verglas. Il faut toujours pouvoir marcher dehors quand le jour se lève. Même sur un mètre carré de balcon en béton, ou de gazon, on s'en fiche. Nue sous le parapluie bleu. Avec un imper de la même couleur.



A belief is like a guillotine
just as heavy, just as light.
Daniel Hornek m'a écrit. Il demande si j'accepte qu'il mette un lien vers mon journal sur son site. Cela ne se refuse pas. Mais je ne le mérite pas non plus. Mon seul mérite est d'aimer K. et tout ce qu'il a écrit. K. m'a touchée dès que j'ai lu les premières lignes de son premier livre. Dans mes pauvres petits écrits, je suis loin de rendre justice à son génie. Je dois aller à Prague. J'aimerais avoir vécu au temps de Milená Jesenská. Je rêve que j'aurais pu être juive et qu'ils m'auraient exterminée moi aussi comme une vulgaire vermine. Depuis que j'ai mis les pieds chez Daniel, je n'arrive pas à repartir, à me décoller de cet univers. Je m'incruste. Je déguste et j'apprécie. Il y a cette musique envoûtante, triste et apaisante, et puis toutes les photos d'époque, de famille, une grand mère qui ressemble à des vieilles images sépia de l'album photo de mon père, des extraits de textes choisis, des liens qui mènent vers des lectures précieuses. Aujourd'hui je découvre Daniel Hornek et son Franz Kafka. Vous savez pourquoi j'aime tant K. ? C'est à cause de la peur. Et c'est parce qu'il m'a permis de comprendre que : My fear... is my substance, and probably the best part of me.

Noël bientôt. Impossible d'y échapper ce matin. Dès que je suis sortie du lit et que j'ai tiré les rideaux, j'ai vu Noël arriver avec la neige épaisse tombée durant la nuit — et ma voisine Renée dans la cour, affairée à déneiger sa Toyota, avec son balai, et la laine noire de son long manteau devenue toute blanche, avait des allures de bonhomme de neige.
Oui. Noël bientôt. Et impossible de ne pas y penser quand j'ouvre la radio [à 100,7 FM, c'est la faute au Pirate maboule] et que les ondes sont envahies par des chants et de la musique de Noël enregistrés dans toutes les langues et par les plus grands orchestres du monde. Et puis il y a les décorations et le clinquant scintillant qui se sont accrochés aux devantures des maisons et des magasins au lendemain de l'Halloween. Malgré tout ça, malgré tout le tape à l'oeil et le cirque commercial, je ne peux résister à Noël. Noël est une fête. Et j'aime les fêtes.
Noël me fait du bien à l'âme. Je profite de cette beauté nouvelle qui s'installe, le blanc, les sons, cette espèce de magie un peu factice, profane. Païenne. Il faut savoir profaner les idoles. Donc. Je saute dans le rêve à pieds joints. Noël ce n'est pas seulement la nuit du 24, ni le 25, Noël c'est surtout l'amour mis à s'y préparer. Et l'attendre en rêvant.
Et l'attendre. Se refaire une beauté intérieure et extérieure et s'ouvrir aux autres pour la leur donner, pour leur donner tout de soi. Je n'ai pas encore songé à décorer la maison, jamais avant mon anniversaire (le 15) — sauf laisser brûler en permanence une longue bougie blanche dans une flute en cristal.
J'ai apprécié ce matin la découverte d'un album de chants traditionnels enregistré par le Choeur de chambre de Rimouski, à la cathédrale de Rimouski. On peut en écouter de courts extraits sur leur site. Entendre la voix riche et ambrée de Lucie Gendron, c'est aimer Noël, retrouver son sens profond : l'amour. Depuis quelques années je ne vois plus cette fête comme avant. Ma théorie, ou esthétique de Noël vaut ce qu'elle vaut, mais c'est la mienne. Et chaque année, j'en apprends un peu plus.
Noël m'a longtemps plongée dans une nostalgie terrible parce que j'écoutais trop le discours anti-Noël, et les déprimés-à-l'année-mais-à-nowel-c'est-pire, et je me laissais contaminer par ça. Et je détestais comme plein de gens cet esprit de Noël artificiel et triste. Sauf que c'est loin d'être triste Noël, bien au contraire, et je vivais de grands moments, des ilots de bonheur pur avec mes amours, des jours et des soirs lumineux, intenses. D'où ma théorie.
Et mon hypothèse sur Noël est la suivante : croire que le clinquant, le faux et l'artificiel, bref, le superficiel qui annonce la fête, ne seraient là que pour cacher, pour tenter de recouvrir quelque chose de profond et qui fait mal dans le but nous en éloigner ; mais ça ne marche pas. J'imagine que ce point douloureux, névralgique, les hommes ne veulent plus le voir. Alors depuis que j'ai échafaudé cette hypothèse, je me suis mise à chercher le sens profond, la signification. Et c'est depuis ce temps-là que plus je découvre, plus j'aime Noël. J'ai dit que Noël c'est l'amour ? J'avais raison, comme toujours :-)))
Et j'ajouterai que Noël c'est la lumière venue de la légende. Et c'est pour ça que la fête existe, pour que vivent la et les légendes transmises depuis que le monde en parle et peut écrire. C'est un pan brillant et coloré de la tradition orale et écrite, une tradition chantée et jouée qu'il ne faut pas enterrer parce que le commerce cherche à se l'accaparer — pour faire tomber les gros sous dans la tirelire de l'oncle Picsou.
Pour fêter la première belle grosse neige de mon hiver, je suis sortie marcher une heure. Une heure dans les ruelles de la ville à laisser les flocons voltiger sur le bout de mon nez. C'était bon. Et au retour, j'ai écrit la page 11 des Carnets d'hiver, matin blanc.

Je me représente le ciel lui-même glissant, tournant et se perdant. Le soleil, comparable à un alcool, tournant et éclatant à perdre la respiration. La profondeur du ciel comme une débauche de lumière glacée se perdant. Tout ce qui existe se détruisant, se consumant et mourant, chaque instant ne se produisant que dans l'anéantissement de celui qui précède et n'existant lui-même que blessé à mort. Moi-même me détruisant et me consumant sans cesse en moi-même dans une grande fête de sang. Je me représente l'instant glacé de ma propre mort.
[Georges Bataille]
Pas le temps d'écrire. Je lis Bataille : La pratique de la joie devant la mort. Et cet après-midi, j'ouvre Madame Edwarda. Tourelou.

Presque 10 heures du soir. Céphalée. J'écris dans mon lit. Me relever et prendre deux comprimés d'acétaminophène. La seule évocation du nom de cette drogue guérirait n'importe quoi. Sauf l'imbécillité chronique. Me relever, donc. Et pendant que je suis debout, me distiller quelques unes de ces gouttes bienfaisantes dans le blanc des yeux pour soulager la brûlure du soleil et de la neige : cet ébouissement qui a fait que mes yeux ont piqué toute la journée.
Et la Madame Edwarda, de Bataille, me direz-vous ? Eh bien Madame Edwarda, je l'ai lue, et je me la garde pour moi. Pour le moment. Sorry.
Scoop. J'en ai vu des ciels aujourd'hui, et plus d'un. Des ciels qui étaient de toutes les couleurs. L'un deux, et c'était frappant, avait exactement la même couleur violacée que cette image de l'Hôtel de ville publiée sur le journal de Script au mois d'août 2001 [je mets la page en ligne et je vais vous chercher l'image tout de suite - même s'il se fait tard - pour la coller ici, comme il se doit].
Le bureau où je travaille ces temps-ci est situé dans le coin d'un édifice et très haut en hauteur, et il est vitré du sol au plafond ; je vois donc à la fois deux pôles du ciel de Montréal, et les toits et les longues rues allignées bien droites comme sur un immense jeu d'échecs kitsch et barriolé. Mais surtout le ciel. Je vois le ciel une grande partie de la journée. Quand j'y suis.
Au petit matin, c'était la brume blanche, dense et étouffante comme la vapeur d'un sauna ; et plus tard, ce fut le bleu azur avec un soleil étincelant. Et après 15 heures, des traînées de lumière d'un blanc lilas très pâle avec du jaune doux léchaient l'horizon et le reste de la voûte même pas étoilée était d'un blanc laiteux, et tout cela poudreux comme colorié par les mains d'un enfant n'importe comment avec des craies de pastel doux.
Plus tard, vers 17 heures, quand la nuit a commencé à noircir mes dossiers, une grosse lune ronde et jaune est apparue au ras de l'horizon, veinée comme une orange trop mûre. Et Katia est entrée et elle m'a dit : regarde ça, regarde la lune. Quelle journée !
En sortant du bureau, j'ai senti que je ne pouvais plus rester dans cette ville une journée de plus. Une fois à la maison, j'ai pris un de mes vieux grands sacs de toile vert kaki de l'armée canadienne et j'y ai fourré pêle-mêle pyjama et brosse à dents, jeans et t-shirts, livres, cahiers, crayons, pastels, encres, plumes et pinceaux, et bougies, chocolat, quelques chandails de laine et des biscuits et trois pommes et de l'eau pour la route. Et le portable avec les fils, la batterie, les notes pour arriver à me connecter à l'internet de là-bas. Après un dernier coup de fil, j'ai pris tout doucement la route du bas du fleuve dans le trafic pourri du vendredi soir.
Sur la 20, c'est sur la 20 que la lune est apparue encore une fois. J'ai pensé aux bains de lune les seins nus. Elle m'a guidée tout le long du chemin, bien accrochée au centre du pare-brise. Avec un grand espace blanc qu'elle creusait par en dedans. Je sais pourquoi ça me fait ça. Et c'est bon.
Cette lune de décembre 2003 est la plus belle que j'ai vue depuis des lustres. Ce soir je dors à Kamouraska. Je suis si fatiguée. Vous pouvez pas savoir.

Je me suis encore une fois laissé surprendre par la neige, les milliers de petites étoiles blanches. Une fois rentrée en ville on a fêté mon anniversaire. Quelles soirées avec des happy birthday to youuuu, des bon anniversaire et des gâteaux et des bougies, des cadeaux et plein de bisous, des mails, et des cartes. Et c'était hier aussi. Une autre fête avec des fleurs, des orchidées mauves et si odorantes. Et puis d'autres fleurs par email avec ces mots : il y a le jasmin devant la porte et dans les chemins, petites étoiles jaunes, chaque année elles me surprennent dans le froid, toujours précoces elles sont nombreuses et lumineuses dans la pâle, si pâle lumière du matin. À moi aussi, mes amis de très loin me manquent quand n'écris plus mais je ne les oublie pas, je n'oublie personne. Je dessine, je peins et j'aime l'homme, la femme, et l'enfant, tous ceux qui sont liés à moi, inévitablement. Ce soir, dans ma rue enfouie sous la neige, toutes les bougies allumées, je vous embrasse et vous remercie pour ce fabuleux festin d'amour qui m'a touchée au coeur, encore une fois.

Un mercredi soir de décembre, quand il fait nuit noire dès 16 heures 30, je suis portée à rêver aux mondes qui n'existent pas, aux mondes habités par des êtres qui n'existent pas non plus. Surtout quand je suis assise dans mon grand bureau aux murs vitrés ouverts sur la ville et que je vois tomber la neige lourde et lente pour remplacer la pluie chaude du matin, et que tout cela vole dans le ciel, si gros et floconneux, on dirait des morceaux déchirés de kleenex. Voilà que je raconte n'importe quoi. Je ferais mieux de recopier ici les premiers mois de Voyelle, toutes les pages qui manquent, et celles de Love and Writing. Je ferais mieux de recopier tout cela, page par page, puisque je ne sais pas faire autrement, au lieu de chercher à en écrire d'autres qui ne riment à rien.
Un peu de sérieux, Miss Strohem. Les dîners et sorties pour fêter votre anniversaire [le 15] appartenant désormais au passé, vous pouvez commencer à préparer Noël. Et poser quelques décorations dans la maison et dans le journal, préparer des biscuits, des gâteaux aux fruits, des truffes, des panettone, des beignes. Planifier les menus du réveillon et de quelques grands dîners, les entrées, les pâtés, les volailles et les viandes, les fromages, acheter les vins, les alcools, les cadeaux, et tout, et aller chercher le sapin. Poser les ornements dans l'arbre vert. Les guirlandes et les lumières dehors.
Je l'ai déjà dit : jamais un sapin, un vrai [pas une parure en plastique] n'entrera ici avant le 20 ou le 22, voire même le 23 décembre. C'est quoi l'idée de dilapider une fête un mois, ou deux ou trois semaines à l'avance ?
Nota bene : ne vous en faites pas si je n'écris pas tous les jours, ou si quelquefois ça sonne triste ou je sais pas quoi. Je suis juste un peu fatiguée, sans plus. Ceci dit, toute personne a le droit d'être triste ou fatiguée et de l'écrire.
Nota bene [bis] : et j'ajouterai que j'ai le droit de rire de pleurer d'aimer ou de ne pas aimer trop ou pas assez si je veux ou d'avoir une peine d'amour et d'en crever et d'avoir des tas d'amants et d'aimer la ville et la campagne et le sexe jusqu'à plus soif et les feux de bois et la France à la folie et d'écrire des romans et de la poésie et qu'on me fiche la paix. Ceci dit, « mon » Daniel me manquera toute ma vie. Surtout à Noël. Surtout quand c'est ma fête et que la maison est pleine de monde. Surtout que ça fait dix ans qu'il n'est plus là. Et que je sais depuis toujours que personne ne lui arrivera jamais à la cheville. Mais ça, faut pas le dire à mes amants.
Muse : Script
etrouvé l'envie de grimper sur un trapèze et de me balancer la tête en bas, ou de marcher sur un fil au-dessus du vide comme une équilibriste. J'ai trop lu de livres. Les mondes et les idées s'entrechoquent. Dormi. Voyagé en chariots physiques, oniriques. Consulté les runes sacrées. Ma vie change de sens, pousse vers une autre direction. Travail, vacances, déménagement, évolution, changement. Ma vision du monde s'aiguise et s'élargit. Je peux voir très loin par en avant, le grand chaos chavirer. Au-delà des montagnes sacrées, de l'eau monter. Des gens ont peur. La Chine sur l'autre versant de la terre m'attire encore. Ressorti mes livres Zen. Méditation. Chaque geste, le bon, chaque décision, aiguisée. De l'ordre. Discipline. Création. Le rythme personnel entre dans celui de la grande roue, je tournoie et je danse la ronde vivante : crises, rigidité, stases, injustices, irrationalité. Ruptures, dislocation, démissions, remembrement, recherche, reconstruction. Union. Lent rituel cérébral. Charnel. Si calme.
Richard Séguin. J'écoute sa chanson tendre : « Il faut croire au bonheur ». Au début, dans le premier couplet, on entend les corneilles au loin. La force de la voix est contenue, ramassée dans sa douceur et comme toute cassée d'émotion. Et les paroles, c'est ça :
Ô toi qui de ma vie
Sais dorer les instants
Ô douce et tendre amie
Fais trêve à ton tourment
Pourquoi rester morose
Devant les prés en fleurs
Puisqu'il y a des roses
Il faut croire au bonheur[bis]Écoute l'oiseau chante
Il se rit de tes pleurs
De l'amour qui l'enchante
Il redit la ferveur
Ne sois pas si dolente
Reviens de ta froideur
Et puisque l'oiseau chante
Il faut croire au bonheur[bis]Vois le ruisseau qui rêve
Il ne sait pas vieillir
La brise le soulève
Et le fait tressaillir
La terre est en liesse
Tout chante dans les coeurs
Devant tant d'allégresse
Il faut croire au bonheur[bis]
Paroles et musique sont de Eugène Lapierre [1941]. Je suis très très tentée de vous faire écouter avec moi ce pur bijou, mais sans la permission de Séguin, je n'ose pas trop. Peut-être je pourrais juste pour cette nuit ? OK, mais juste une nuit. Chut !
Note du dimanche matin, à mon réveil [11:38h] : je suis retournée sur la page 85 pour enlever le lien vers le mp3. Reste plus aux intéressés qu'à visiter le site officiel du chanteur pour voir comment ils peuvent se procurer la toune [sur l'album Microclimat]. Et d'autres tout aussi belles, et découvrir ses oeuvres, ses spectacles et plus, sur Richard Séguin point com.
Merci. Et une autre 'tite chanson douce pour me faire pardonner d'avoir enlevé « Il faut croire au bonheur ».
J'ai finalement choisi le menu du 24 : un repas traditionnel d'inspiration provençale qui comprend sept services et 13 desserts : un "petit souper" de Noël, long repas entrecoupé d'histoires que l'on se raconte et qui commence à sept heures. Après minuit, il y a le "gros souper" mais je crois qu'on aura plus faim "pour".
Petit souper. Je mettrai les trois nappes blanches et la musique de circonstance et tout, préparerai l'oie bien dodue rotie et farcie aux pruneaux, un gratin de blettes confit au four avec le jus de la volaille, et les vins, les nougats blancs et les noirs, les quatre mendiants, les six fruits, et la crème de potiron [à la québécoise - ma recette - : un bouillon de poule dans lequel nagent de grosses nouilles, les "fleurs au potiron"]. Détail : j'ai remplacé la fougasse [galette ou pompe à l'huile à base de fine fleur de farine, d'huile d'olive, d'eau de fleur d'oranger, et de cassonade] par une buche au chocolat. Noir.
Avec un titre pareil, je crois que miss vertigo devrait se taire. Au moins jusqu'au prochain épisode. Mais je ne veux pas oublier de noter que j'ai finalement décoré le sapin. Hier. Il est magnifique. Brillant en rouge et bleu. Et déniché l'oie [élevée au grain à Baie-du-Febvre] pour demain soir. Ça court pas les rues une volaille comme ça. Quand j'ai demandé au boucher une oie de huit kilos, il a ri comme un fou - quoi que fort discrètement - et il m'a demandé si je voulais une autruche [le boucher est français ou belge], il m'a expliqué que les oies du Québec ne deviennent jamais aussi grosses [oublié de lui demander pourquoi] et finalement il m'a vendu une bête de quatre kilos cinq cents, sa plus grosse.
C'est fou. Et je ne veux pas oublier de noter que j'ai finalement passé plus de douze heures tendres et voluptueuses avec Dylan. Pas Dylan le chat dans Épiphanie, mais Dylan mon vieil ami anglais en chair et en os qui vient de rentrer d'un long reportage en Irak et en Asie. Je sens mon corps et mon âme se déplier, se déployer avec lui. Il m'a donné son cadeau de Noël tout de suite : c'est le fameux kimono, presque pareil à celui de mes rêves. Il n'est pas bleu pâle très pâle, encore plus beau. Comme quoi le rêve et le désir embellissent tout. Et parce qu'il a déjà toute une histoire ce kimono et que Dylan l'a cherché longtemps en pensant à moi et à mes rêves et qu'il l'a finalement déniché dans une petite boutique de Saïgon. Eh oui, il a été fabriqué au Vietnam. Je ne m'attendais pas à cela. Et je n'ai plus de mots pour l'écrire. La soie est si douce, je crois porter une rouge caresse, pas un vêtement. Je dis rouge, mais il n'est pas rouge, plutôt une sorte de rouge orangé foncé, terre de sienne [?] tout brodé.
Depuis que je suis rentrée rue Hutchison, je n'ai qu'une envie : le retrouver. Pas le kimono. Dylan. Le kimono, je sens que je vais le porter jour et nuit. Il sent l'amour et les voyages.

Vous qui lisez cette page, qui que vous soyez : amis d'enfance, amis de folies, soeurs et frères et filles et fils de coeur et de sang, voisins, grands magiciens, amoureux, passants, étrangers, collègues, rencontres d'un soir [ou deux], éléphants roses, zèbres d'Afrique, ratons laveurs, girafes, loups des steppes, ours polaires, âmes perdues qui hantent ces lieux, papa et maman, et petits anges oubliés du ciel et de l'enfer, j'ouvre l'ordinateur cette nuit pour vous dire merci d'être là. Et pour vous communiquer mes meilleurs voeux : paix, peace, paz, salam, shalom.
Avec toute mon affection,
Annie Strohem

Et je sentais la vie monter en moi comme un lac intérieur qui s'enfle et qui déborde ; mon sang battait avec force dans mes artères ; ma jeunesse, si longtemps comprimée, éclatait tout d'un coup comme l'aloès qui met cent ans à fleurir et qui éclôt avec un coup de tonnerre.
Théophile Gautier, La morte amoureuse
Relu Gautier.
Hier et aujourd'hui, le calme s'est réinstallé au travers des repas du soir pris en famille et des petits matins qui s'étirent aussi paresseusement qu'un chat — sous la neige — et moi avec.
Ça m'a donné l'envie de composer un petit conte dans lequel je ferais galoper un cheval blanc que je monterai en amazone. Je porterai une longue cape en velours grenat. Il y aura ce cheval ailé, avec vous et moi assis dessus. Et des violons et des roses que vous aurez pris soin de natter dans la longue crinière de l'animal. Comme dans les tableaux de Chagall, le cheval volera dans le ciel et il aura une couverture sur le dos avec des broderies et des franges. Et vous porterez un habit noir avec une veste longue qui se divise en deux dans le dos. Et autour il y aura l'immensité. L'éternité toute blanche. Il y aura le soleil, de grands marais avec de l'eau vert émeraude. Des nénuphars. Et des bouleaux. Et nous traverserons les pays inconnus des Dieux et nous entendrons des alleluias. Il y aura des chansons de Cohen. Des cantiques anciens. Profanes. J'inventerai des lieux loin de la ville juste pour nous deux. Et des milliers de chevaux sauvages feront un cercle pour nous isoler. Nous entendrons toutes les guitares et les gens de tous les mondes les exterminés les génocidés seront consolés, apaisés. Libérés vous les entendrez crier de joie dans la chevauchée. Il y aura un cheval blanc. Vous m'emmènerez défier le soleil et l'éternité. L'immensité. J'ai bien peur que tout ceci ne soit qu'un rêve. J'ai envie d'écrire un conte avec les milliers de chevaux blancs qui sera un hymne à l'amour. Je l'entends déjà...
Et envie aussi de vous faire entendre le Noël huron. Vieux cantique écrit vers 1640 par le père Jean de Brébeuf, l'une des premières chansons écrites au Canada. Probablement un remake d'un noël du XVIe siècle dont la musique avait été empruntée à une vieille chanson d'amour : Une jeune pucelle. Source : D'où viennent nos chants de Noël. Voici le Cantique Huron.
Muses : Claude Léveillée et sa chanson : Légende du cheval blanc. Chagall. Gautier. Vermeer. Clio. Et vous.
Curieux samedi. Légère nausée vaguement euphorique. Angoisse et vertige mitigés. J'ai croqué des noix. Mangé du chocolat noir, des truffes. J'ai rien fait d'autre, enfin pas grand chose.
J'ai notamment bricolé un petit formulaire pour vous. Si vous avez envie de m'écrire. Je vous lis toujours attentivement. Et je réponds [si je veux, arf] le plus rapidement possible, même si parfois je laisse décanter, passer du temps, ou que j'en oublie. Il ne faut pas croire que je n'ai pas d'intérêt ou que vous me « dérangez ». Je prends énormément de plaisir à recevoir et lire mon courrier. J'y découvre parfois d'étonnants phénomènes de synchronicité et des coïncidences fort étranges et des affinités sur le plan des lectures, des pensées ou même de l'écriture. Et sur le plan humain, aussi. Il semble exister un réel phénomène de communication profonde [télépathie ?], enfin tout un brassage de neurones entre les gens qui se rencontrent sur le web. Le formulaire est plus facile que le traditionnel e-mail et il vise surtout à limiter les spams [eh oui, malgré le filtre anti-machin, j'en reçois encore tout plein, les vendeurs de teenage girls toutes nues et de pénis rose bonbon qu'il faut élargir à tout prix sont tenaces comme la teigne et puis je dois bien avoir encore des adresses e-mail qui traînent un peu partout, mea culpa, je vais faire mon petit ménage bientôt].
J'ai bien travaillé hier soir : écrit un court poème, danse au soleil, pour la page 15 des Carnets d'hiver. Je sais, j'avance pas vite, j'espérais écrire un poème par jour. Déception. Tant pis, je continue. Le soleil m'a fait un bien fou. Flâné dans le kimono vietnamien offert par mon ami Dylan tout la sainte journée. Ce soir, c'est couscous merguez et vin rosé, gâteau au chocolat et grand repos.
O muse de mon coeur, amante des palais,
Auras-tu, quand Janvier lâchera ses Borées,
Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées,
Un tison pour chauffer tes deux pieds violets ?
Baudelaire *
Envie de partir à la campagne pour quelques jours. Mais je ne sais pas si je pourrai le faire avant deux ou trois semaines. Je dois retourner au travail demain jusqu'à mercredi. Ou peut-être vendredi. Pas envie. Personne n'a envie de travailler ces temps-ci. Il y a tellement de belle neige blanche. J'ai sorti mes vieux skis de fond de Norvège en bois. J'irai faire une petite randonnée au parc Maisonneuve tout à l'heure. Histoire de réchauffer un peu les pieds de la muse.
______________________
* Dans « La muse vénale ».
* Borée : Vent septentrional, bise, vent du Nord. Selon le Dictionnaire de l'Académie française, 5e édition, 1798.
Le silence et la nuit s'installèrent en lui,
Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue,
Et, quand il s'en allait s'en rien voir, à travers
Les champs, sans distinguer les étés des hivers,
Sale, inutile et laid comme une chose usée,
Il faisait des enfants la joie et la risée.
Baudelaire *
La pleine clarté du jour a succédé aux flous violets de la veille, et c'est ainsi que j'ai pu mener à son terme une dure journée de travail sans douleur [mais sans épidurale] ce qui fait qu'en rentrant j'ai opté pour une douce soirée à la lueur de ma Lanterna Magica.
Aveu : les jours que je préfère, mes plus beaux, sont les derniers de l'année et ceux de toutes les années. Ce sont surtout les ultimes bonheurs de la fin de ma belle 2003, les longs et ronds et coulants, les remplis d'imprévus qui touchent au sacré, à la fiction. À déguster avec une mini cuillère en argent pendant qu'ils se fondent les uns dans les autres comme les morceaux de verre colorés dans l'oeil d'un kaléidoscope géant. Jusqu'au dernier tic tac.
______________________
* Dans « Châtiment de l'orgueil ».
J'ai marché deux fois dans la neige vers la fin de l'année 2003. Et j'y retournerai mettre les pieds dans le froid qui mord la chair chaude pour marquer le commencement de la 2004. Pieds nus.
J'ai préparé plus de dix douzaines de blinis pour le dîner demain. J'ai ouvert la maison à mes plus vieux amis pour cette nuit, afin que nous puissions traverser ensemble la nouvelle année, notre première sans Judith. Ils passeront faire un petit tour les uns après les autres ou par grappes de deux ou trois et nous parlerons jusqu'à midi demain, et nous nous tairons en paix à la lueur des bougies.