Une chanson douce pour une voyelle au nom de A., un a bleu très pâle, presque blanc. Longue et fine liane d'un mètre soixante-dix, les yeux bleus noyés de cheveux blond noisette. Elle respire son neuf-mille-cent-vingt-cinquième-jour-sur-terre aujourd'hui. Elle va, elle vient, elle vit, elle jongle avec le vent. Toujours libre, et fière. Aimante. C'est Fête. C'est trop peu de temps pour écrire, donc.
Reste que les souvenirs heureux laissent des traces. Le jour de sa naissance, les petites fées ont fait tout un ravaud autour de son lit. Pendant ce temps-là, mademoiselle A., comme toute bonne voyelle qui se respecte, souriait aux anges. Comment ne pas être heureuse quand on est le centre du monde ? C'était à qui lui ferait le don le plus original, le plus gros cadeau, un vrai don.
Et c'est depuis ce jour-là que la belle A. de ma chanson douce grandit en plein soleil, refermant ses pétales la nuit, les ouvrant tout grands le jour, et buvant l'eau du ciel à longues gorgées goulues les jours de pluie.

Elle est morte ce matin. Iaô [Judith] est morte. Trop tôt, et trop vite. Quelques mots latins me trottent dans les oreilles et dans la gorge depuis qu'on lui a fermé les yeux. Leitmotiv. Juste envie de crier.
Sa mort à elle, c'est dur. Très dur et très pur. Avec un aspect exaltant qui ramène du côté de la vie. Le corps vivant prend toute la place. La mort, c'est supposé être triste. On pleure. Mais les larmes ne sont pas toujours tristes. Les vraies larmes restent enfermées quelque part en dedans et ce n'est jamais les larmes de celle ou celui qui meurt. Les vraies larmes ne sont pas dans le coeur mais quelque part au ventre, emprisonnées dans le sexe qui nous a mis au monde.
Iaô, Judith, Judith Iezzoni-Cohen, I miss you. Pour toi, pour ta vérité, je te le jure, je vais me battre. Sinon, si je n'y arrive pas, je me planterai le sabre dans le ventre comme Yukio Mishima, et Reiko. So long, my friend.
Donner des noms de voyelles aux amis, changer leur nom pour l'esthétique d'un journal, peut-être que ça porte malheur. C'est plutôt dans Love and Writing qu'on aurait dû rester toutes les deux. Elle, ma grande amie de toujours. Et moi. Les tarots amérindiens et les soirs de fête ; les journées en pyjama, les nuits d'hiver trop courtes, perdues dans la neige à North Hatley, à Sutton, sous la tente à Tremblant, et nos dîners à sept services dans son loft, les pastas, la soupe aux tomates, les gambas, et le shabbat aux centaines de chandelles ; les jour et nuit. Je rassemble dans ce journal quelques-uns des trésors qui ne lui servent plus à rien, j'ajoute l'écharpe rouge vin, trois pages de Tourguéniev, les Polonaises de Chopin, une Mazurka, des dessous en fine dentelle, une fausse moustache avec un gros nez et des lunettes, les casseroles en cuivre et les voyages éclair à Boston, les dollars de sable et le vent dans les feuilles, l'ordinateur du dimanche et Rachmaninoff, notre amour fou pour Glenn Gould, thirty two short films about [...], et aussi trois chauve-souris en plastique, le service de couverts en argent, le samovar, une fausse araignée à jeter dans la soupe au navet, ses livres, Lévinas, Boèce, Wittgenstein, Aristote, Freud, Berberova, tout Dosto, les vieux numéros du Times et de Paris Match, un costume de sorcière, un de fée, le Coran, un dictionnaire Italien-Allemand de poche, cent cinquante huit et quelques tubes de rouge à lèvres, un phoque en Alaska, des peignes et des broches en écaille, une Bible, un profond fauteuil en cuir fauve tout mou, un boa en vraies plumes de paon. Le reste, je le garde.
Les fleurs de ma vie étaient roses blanches...
Je les ai données à tous mes amis
Pour les effeuiller entre quatre planches :
J'aurais bien mieux fait d'en fleurir ma vie.
Extrait de « La chanson triste » [Léo Ferré].
À vous tous qui m'avez exprimé, par courrier ou autrement, sympathies et tendresses, merci.
Les réconforts et délices de ce week-end : des fleurs mauves, la maison, marcher dans les feuilles, le silence, la quiétude, quelques livres, la musique.
Et puis il y a la vie qui est là, qui bouscule et qui danse, chaude et bouillonnante, dans les veines. La vie court partout. Il faut que je relise Thoreau. Et que je voie E.
Exclusion
Utopie (à la Fourier) : celle d'un monde où il n'y aurait plus que des différences, en sorte que se différencier ne serait plus s'exclure.
[in Roland Barthes par Roland Barthes]
B. est arrivé.
En face de lui, j'ai l'impression d'être un personnage de roman. Peut-être que ce journal, mes cahiers, les textes que j'écris, et même ma personnalité, peut-être que tout cela est faux. B. se pose les mêmes questions, il se demande d'où lui vient ce sentiment que quand on l'admire, il croit qu'il dupe les gens.
Nous avons passé la soirée sur la terrasse malgré le froid [mais collés au brasero] à manger des sushis, boire du vin blanc, et parler un peu de Judith que nous aimions tant tous les deux, à mesurer nos mensonges et vérités, nous les avouant l'un à l'autre. Nous avons eu chaud et commencé à trembler un peu.
Dans la vie de tous les jours, j'ai pleinement conscience de l'utilité, voire de la nécessité, d'assumer pleinement mon personnage, comme pour peaufiner inlassablement la « sculputure de soi ». Quand ce personnage devient trop crédible, est-ce que nous mentons et sommes d'habiles comédiens, ou bien sommes-nous seulement plus réels ?
S'il m'arrive de négliger le personnage pour crier la vérité sans jouer, seulement avec des mots, cela sonne faux, on croit à la fabulation ou à la mise en scène. Et c'est seulement quand je ressens ce sentiment de jouer, d'habiter le personnage, d'être une autre [cette autre en moi que je construis], que surgit la vérité, et toutes les personnes intuitives et méfiantes de nature, simples et entières, croient en moi d'instinct. Et maintenant B.
On dit qu'il faut avancer, continuer. On ne sait pas toujours comment. Ni quelle direction prendre. Rien d'autre n'est plus important que de rester accroché à ses rêves. Suivre cette direction-là, au risque d'y laisser sa peau.
B. va repartir en Chine dans quelques jours. En Chine. Je rêve d'y aller depuis tellement longtemps, c'est fou. Et pourtant. Pourtant je ne prends pas les moyens, je ne décolle pas d'ici. Sauf peut-être pour aller au Canada, aux États-Unis, au Mexique, en France, en Espagne, ou ailleurs en Europe, mais ça, ça ne compte pas.
J'aimerais suivre mon ami B. Tout laisser tomber. Faux. J'ai pas envie de laisser tomber qui ou quoi que ce soit. Ni ma famille, ni mes amis, ni le chat, ni la maison. Surtout pas. Partir en Chine ne serait pas abandonner, ni tourner le dos, mais avancer par en avant pour un voyage au long cours, comme pour des vacances, mais en mieux, et pour autre chose. J'y songe.
D'ici là, j'ai encore des plantes à rentrer dans la maison avant les premiers grands froids d'automne. C'est B. qui les a vues à moitié mortes de soif et de froid. Les églantiers aux feuilles blanchies, les plants de tomates rabougris et jaunis avec quelques fruits qui s'accrochent malgré tout, et le thym, les hibiscus, la ciboulette, les géraniums. Amen. Il les a toutes immergées dans la grande baignoire à pattes, les a aspergées d'eau froide avec la douche téléphone; il a laissé baigner leurs folles racines échappées par les trous des pots quelques heures, et puis il les a rempotées [?] et minouchées. Il me les a sauvées, donc. Il était temps. Les plantes, ça rêve pas trop quand c'est gelé...
Pas besoin d'être révolté pour crier. Crier, c'est bon n'importe quand. Sur qui, sur quoi, il s'agit de trouver. Pas toujours besoin de chercher. Le plus difficile c'est de lancer le premier. Les animaux comme les humains savent bien crier, mais leurs cris sont mal vus [entendus] de la plus petite commune mesure socialement acceptable. On veut en faire des objets fétiches, des icones, mais on a tort. Les animaux et leurs cris sont et doivent rester libres. On ne leur mettra jamais la main dessus. Ni sur moi vivante. Jamais. Il y a des êtres qui sont nés pour être libres et c'est comme ça. Comme le soleil ou la lune dans le ciel.
Reste que crier, c'est important. Plus que tout. Pour protester, pour se libérer, et pour rien. Ou parce que j'en ai envie. Parce que ça sert à rien. Parce que tout le monde s'en fiche éperdument. Mais toute forme de cri fait du bien : cri d'orgasme, cri de joie, cri de peur, cri d'horreur, cri de rage, cri faux et simulé, cri de l'oie blanche. Crier, c'est écrire avec la voyelle é en prime et au commencement.
Alors ? Alors on se met la tête dans le sable sale, on dit que crier ça ne sert à rien. Écrire aussi, on dit que ça ne sert à rien. Reste que crier sert à relancer sans fin le hurlement qui balaie tout, le mot final sur une note affamée et musicale, la note qui enverra la connerie institutionnalisée valser aux quatre vents. Avec les menteurs et les usurpateurs. Entre autres. Jusqu'à la prochaine fois. Écrire c'est mettre bout à bout des mots qui crient en silence dans un grand livre pour fabriquer l'histoire du monde.
Crier est un réflexe fort utile et ça fait du bien de temps en temps, et tout le temps, sans jamais s'arrêter. Question de dosage. Parfois on en a pas envie du tout. Mais c'est pas grave. Crier, ça vient en impulsion ou en jet, comme pour vomir ou pour jouir. Ouvrir la bouche et la gorge et projeter au loin le son long, celui qui remonte du fond du ventre et qui arrache le meilleur du plaisir brut, de la joie, de la douleur ou de la colère au passage. Crier c'est ça. Crier ne s'imite pas. Il faut d'abord ressentir le cri. L'écrit. Comme dans écrire je n'imite pas. C'est une merveilleuse musique rauque comme une danse quand le corps s'enroule sur lui-même avant de s'élancer dans le vide. Crier, écrire : une littérature triste qui s'arrache du corps. Un animal. Pour envoyer valdinguer l'insignifiance au fond de la jungle d'un seul coup de pattes calculé, griffes rentrées.

La paix de la maison, un dimanche matin. Une fleur rouge le coeur à l'envers. Votre main absente autour de mes reins. Le silence. C'est ainsi.
C'est ainsi que j'aime.
Les feuilles du vieil érable qui traverse la fenêtre de ce bureau caressent et emplissent l'espace comme la fleur pendante et repentante aux couleurs interdites lapidées et brûlées, les feuilles rouges de plaisirs ou d'envies, îvres de colères, d'horreurs, d'amours, de timidités, de tristesses.
Savoir que ces feuilles sont rouges parce qu'elles ont poussé sur un érable rouge : Acer rubrum, en latin. L'arbre est en feu. Le ciel est bleu. Il est 10 heures.
Jour de repos, jour de travaux, pour continuer l'oeuvre de B. avec les plantes : bouturer les lauriers roses, les bambous, et les géraniums, rempoter le datura ; et le thym qui passera l'hiver suspendu dans la cuisine. Jour béni pour faire la sauce marinara avec les tomates italiennes rapportées du marché Jean-Talon dans un grand panier, samedi, et pour soigner un rosier et un hibiscus malades d'avoir été courtisés tout l'été par des mini-araignées blanches.
Beau lundi de grâces pour relire L'Art d'aimer d'Ovide, surtout la fin, et « Les Remèdes à l'amour ». En conclure que le monde moderne n'a rien inventé de beaucoup plus lumineux sous le soleil.
Mais pour amorcer en douceur ce jour bleu, j'irai me réfugier quelques heures dans la tranquillité affairée du fidèle Figaro, j'écrirai quelques pages, et je rencontrerai par hasard [toujours] un grand ami fatigué.
J'avais réglé le réveil pour qu'il sonne à 7 heures. Il a bien sonné, mais je n'ai pas réussi à me lever. J'ai dormi toute la matinée jusque passé midi. En fait il aurait fallu que je travaille. J'ai téléphoné à la secrétaire pour faire annuler tous mes rendez-vous.
J'ai mal à une cheville, quelque chose comme une entorse : j'ai glissé sur une marche d'escalier et je me suis tordu le pied. Rien de grave parce que ce n'est pas trop enflé. Je mettrai un bandage élastique demain, ça ira. C'est quand même assez douloureux quand je marche. Je me sens un peu coupable de lézarder ici et je n'en profite pas. Je vais me recoucher. Ça ira mieux après si je dors très longtemps, toute la journée, avec une compresse à base d'herbes sur le pied.
Quelle journée étrange. J'ai rattrapé tout le sommeil en retard. Et soigné mon entorse avec des applications de glace en alternance avec des compresses d'arnica et de ruta. Ça soulage un peu, pas complètement. Je continue. Faut que je puisse marcher demain. Sans faute.
Souligné un court passage d'Ovide, in « Les Remèdes à l'amour » :
[...] on est plus sûr d'éteindre sa flamme progressivement plutôt que tout d'un coup ; cesse lentement d'aimer et tu n'auras pas de rechute à redouter. Un torrent est d'habitude plus profond qu'un fleuve au cours constant ; n'empêche que le premier a de l'eau peu de temps, l'autre toujours. Que l'amour s'échappe insensiblement ; qu'il aille s'évanouissant dans l'air subtil ; qu'il meure doucement et par degrés. Mais c'est un crime de haïr une femme qu'on chérissait la veille ; ce dénouement convient à des âmes féroces. Ne plus s'occuper d'elle suffit ; celui dont l'amour se termine dans la haine, ou bien aime encore ou bien aura du mal à cesser de souffrir.
Que de sagesse. Ainsi, la haine serait une forme d'amour, celle des âmes féroces ? Je n'avais pas vu les choses sous cet angle.
On dit que ce soir, à l'île d'Orléans, les vents soufflaient à plus de 98 kilomètres à l'heure.
Reflets et réflexions sur l'amour et l'exotisme. À développer. Noter une autre ébauche, un projet qui veut mûrir loin de vous. Des titres. Quelques poètes. Des idées. Peu ou pas de citations. Un ou deux paradoxes. Des icones russes en rouge et noir. Des arguments.
Le feu aux joues, les flammes des cierges, la chapelle médiévale, les moments intimes et les mirages. Le long miroir avec sa dorure, près de la cheminée. J'écouterai le Stabat mater ad nauseam comme si cela était possible. De loin je vous apercevrai. Et votre sourire heureux, victorieux, alors que vous perdez tout. Job sur son tas de fumier.
Je noterai les détails et les plus beaux moments de l'exotisme dans cet élan d'amour mille fois par jour. Sa puissance sur le corps. Jouir d'être follement vivante. Légère et pourtant révoltée. L'éternel amant. Les images de Pompéi, troublantes et insistantes des extases d'amour peintes sur les murs de plâtre. Fissurées. Colorées.
Le grand mouvement vers le coeur de soi et vers l'autre, se complaire à l'aimer, voir grandir le désir, le plaisir violent. Toucher votre différence. Caresser les pages glacées du livre avec le ventre des doigts. Sortir de la bibliothèque. Rentrer à la maison. Écrire l'amour.
Continuer l'exploration des images. Contourner les reflets et les ombres pour mieux les appréhender.
Cauchemars étranges et retour de la douleur vive à ma cheville gauche pour cette première nuit d'automne à la campagne. Le matin, au bord du lac, j'allume un gros feu pour brûler le bois et les branches mortes. Les flammes montent rouges et oranges et lancent de la fumée noire. Ça sent bon. Quelques flocons de neige me tombent sur le nez.
Illusion ou exotisme ? Dans la forêt, nous nous sentons comme protégés de toute cette bêtise qui se répand comme une épidémie. Il y pourtant un téléphone, et la connexion à l'internet qui se fait en une minute ou deux. Mais ce n'est pas pareil. La vie sauvage et l'immense beauté du monde changent la perspective. C'est ça notre mur de protection. Et j'ai encore beaucoup de branches à brûler.
Je vis l'amour et l'exotisme dans les sensations : odeurs, couleurs, saveurs et vous toucher encore. Vous respirer. Vous lire jusqu'à me remplir le coeur de frissons.
Comme vous l'aurez deviné, pour écrire l'amour, il faut pouvoir le faire. Souvent. Et longtemps. J'espère ne plus jamais avoir à choisir entre les deux.
Différences et contours.
J'ai brûlé tout ce qui restait. Il n'y a plus rien. Je fouille la forêt pour trouver des brindilles et j'y découvre des mots verts et tendres, des mots enfouis profond sous les sapins. Et puis encore la vision insistante. Le soleil dessine des miroirs d'ombre sur l'eau du lac, vos bras épousent les caresses du matin.
Je lis que sur le mur d'une petite maison à Tahiti, la Maison du Jouir, Gauguin a écrit ces mots en lettres d'or:
Soyez amoureuses et vous serez heureuses.
Soyez mystérieuses et vous serez heureuses.
Je rêve que je suis là-bas dans cette maison et cela me donne envie d'écrire d'autres pages sur les visions d'amour passées et à venir. Elles ne peuvent l'être telles qu'elles se présentaient, comme des images ou des souvenirs plats. J'aimerais transcrire [transférer ?] l'écho qu'elles produisent et reproduisent encore. Noter simplement et avec précision des fragments de sensations transformées par une symbolique de formes et de couleurs mouvantes. Page sur page en une série ordonnée. Disciplinée.
Je marche sur l'herbe blanchie de givre pour couper tôt avec de grands ciseaux les feuilles et fleurs de lavande pour en faire des bouquets à sécher, puis des sachets quand tout sera bien sec et odorant. Le soleil fait des lacs de lumière sur votre front. J'écrirai votre amour autrement. Tenter de saisir la vision des instants d'extase en ce qu'ils ont [ou avaient] d'incommuniquable.
Au Québec, il n'y a plus que six espèces de rosiers sauvages. C'est triste.
J'admire, chaque fois que je passe devant, la façade du vieux cinéma Rialto. À l'heure du coucher de soleil, l'automne, l'édifice s'allume comme si on y avait mis le feu.
Rialto Theatre. Architecture stupéfiante que j'aime et qui accroche mon regard lorsque je fais mes courses, les pieds sur le trottoir, le nez vers le ciel. Quasi tous les jours. L'étage du bas a été saccagé et plutôt salement rénové pour abriter une boutique et un insipide café. Indigestes et néanmoins colonisés. C'est peut être ce qui me permet de chérir le haut. Un peu comme dans l'histoire de la vieille Comtesse unijambiste de l'avenue de la Grande-Armée. Quelques mots dans ce journal, si on veut suivre la trace de la dame.
Reprendre le fil.
Ne pas me laisser interrompre par les murmures de la maison douce. Réentendu et relu des passages de Joyce, Stein, Aquin, Mansfield. Avec l'envie de continuer ma réflexion sur l'amour et l'exotisme. Je n'ai pas encore abordé les paradoxes, ni les principaux arguments. Soit ils m'échappent, soit je les fuis, comme toujours. Tout est encore à construire et c'est tant mieux.
À la nuit tombée, j'ai préparé un couscous à l'agneau trop épicé qui aurait été dans les goûts de Judith. Je ne suis même plus triste [mensonge] quand je pense à elle, toujours exubérante et vivante dans un monde qui joue si faux que ça me brûle les yeux et me casse les oreilles [c'est pareil]. Heureusement, il y a des exceptions, des personnes lumineuses avec qui j'aime regarder le jour et discuter, et me taire un peu, pour les écouter, et passer du bon temps, des instants pleins et chauds, tout ronds. Comme aujourd'hui.
J'ai encore trop marché sur ce pied qui fait mal et j'ai vu une grande image sur papier glacé d'un nu de femme, le dos en face d'une fenêtre ensoleillée. Il semblait y avoir de l'or sur ses épaules, et pourtant la photo était en noir et blanc.
Finalement, j'ai savouré le couscous en lisant quelques pages, au hasard, des trois livres [ayant chacun une histoire peu commune] qui me sont tombés dans les mains cet après-midi : Book of Haïkus, de Jack Kerouac, La Maison des feuilles, de Mark Z. Danielewski, Love, Sex, Men, and Women, de D. H. Lawrence. Excitant mélange. En blanc, noir, et rouge. Dans l'ordre.
Marchant sous le vent qui a tourné mon parapluie à l'envers toute la sainte journée, je me suis imaginée forte et résistante comme un arbre. Les pieds détrempés, j'ai tenu debout. Et je me suis élancée, j'ai marché, marché, luttant pour garder mon équilibre dans les courants d'air froids et mouillés, un large foulard de la plus douce et pure virgin wool de Saint-Pascal Kamouraska noué autour du cou [un peu piquant, quand même].
J'ai reçu une photo de la bambouseraie de la Source bleue où j'ai passé du bon temps cet été. Décidé de la coller sur cette page, avec la bénédiction de son auteur. Et je me suis souvenue des longs arbres au tronc mince qui puisaient leur eau dans la source bleutée comme une chanson lente.
J'ai vu les gouttes de pluie furieuses descendre d'un jet et me fouetter le visage en buvant leur lumière. Et j'ai redressé le dos pour marcher au vent, tendue comme un arc vers un point lointain, indistinct, quelque part au-dessus du monde et de la cime des marronniers surpris de se voir arracher leurs fruits par des bêtes plus féroces que les écureuils affamés. C'est comme ça que j'ai pu passer au-travers toute une journée de travail pas facile. Vraiment pas. Ce soir, pas une seule étoile, et je ne sais plus parler quand elles nous désertent d'un seul coup, si muettes. Toute la souffrance du monde, ça me tue.
Les seules vraies forces sont intérieures, mais nourries de l'extérieur, et nourries de l'Autre aimé. Et, comme l'arbre le fait avec sa propre sève et l'eau du lac et avec la pluie, je m'abreuve par en-dedans-dehors, lentement, sans fléchir, me remplissant d'énergie matin après matin. In love. Ni avec vous, ni sans vous.
Avec tout ça, j'ai fini par attraper la crève du siècle.
M
a
u
d
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l
l
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s.
La maison est vide. Vide comme ce journal, depuis mercredi. Juste une grippe et... l'absence. Il n'y a plus de pain. Ni de lait. Pas de café non plus. Judith est plus là. Et le grand amour qui se cache sous le lit. C'est pas avec ça qu'on fait un dimanche.
Il est grand temps que je sorte d'ici. Je vais me trouver une table au Figaro, demander qu'on me prépare des oeufs brouillés, et une montagne de toasts bien beurrés, et un grand bol de café. Essayer de lire.
Nodding against the wall,
the flowers
SneezeJack Kerouac, Book of Haikus
Voilà qu'ils ont changé l'heure quelque part cette nuit et je viens de m'en apercevoir. Je ne vis pas sur la même planète ? Je note le jour et l'heure dans ce journal, mais tout cela n'a aucune importance. Mesurer le temps, noter l'heure et le jour est un geste futile, ce qu'il y a de plus fictif.
Lu D.H. Lawrence. L'amour serait comme le mouvement des marées, la pompe du coeur : systole, diastole. Rien de plus, rien de moins. L'amour n'existe pas sans la séparation. L'homme et la femme seraient aussi parfaits, dans l'absolu, qu'une rose. L'amour n'existerait pas sans la séparation. Bis. Et je suis bien placée pour le savoir. Il faudrait seulement apprendre à demeurer confiant et se regarder fleurir. Des comparaisons entre l'amour sacré et le profane. Je choisis l'un pour mieux avoir les deux. Mieux se projeter en avant. Dans cette obsession de me construire, seule. Entrer dans la vague.
L'écriture avance, elle progresse, page après page. Le livre s'éloigne du journal. Il faut avancer en parallèle, aller droit devant et remonter à l'envers, avancer malgré tout, malgré la douceur de la joue, la chaleur de l'amour et la vie qui continue, et le travail. Les fabuleuses rencontres, et les attachements qui donnent une lumière rosée à certaines heures du jour entrecoupées de sommeils et de repas étranges dans la brume folle d'hier dimanche. L'écrit avance et le journal on ze web reste blanc plus souvent qu'à son tour. Elle a dit : j'étais là dans la brume quinze minutes et je vous attendais en face de l'Oratoire sur cette rue vous savez cette rue dont j'ai oublié le nom. Je ris. Un jour il y a longtemps j'ai écrit : la brume est une femme. Et puis j'ai oublié. Et un jour, hier, une femme m'attend dans la brume et je ne suis pas là. Tout me fait rire quand j'ai trop envie de pleurer.
J'oublie la brume et mes mille milliers d'heures perdues en pure perte à moi toute seule à lire et à réfléchir et à dériver ailleurs qu'ici, sur des sables mouvants et délirants.
Sauf que, avec tout ça, California is burning. La guerre est loin d'être finie. J'ai fait de la gelée de groseilles. Je songe à changer ma vieille Ford rongée par la rouille. À ronger un os de boeuf, en suçant toute la moelle. Parce que la vie est belle à mourir. Rongée comme de la dentelle par quelque chose qui rime en ouille.
La page 49, écrite entre midi et treize heures, était beaucoup trop personnelle, privée. J'ai réfléchi. Je l'ai enlevée. Veuillez m'excuser.
Je ne peux pas tout écrire sur Internet. J'ai tendance à l'oublier.

Ce soir, bal masqué.
Un grand mot pour un dîner costumé avec des amis, un néanmoins grand dîner, à minuit, et pour toute la nuit. La robe est longue, et droite, et rouge, en satin antique un peu moiré, avec un décolleté en coeur et une large ceinture pourpre nouée dans le dos comme une obi. J'ai presque fini de confectionner le loup en velours noir et bandelettes en daim très minces. Je l'ai cousu et brodé de plusieurs rangées concentriques de pierres, perles, et paillettes, noires blanches, jaunes et bleues, rouges, dans le respect du plus pur artisanat amérindien, et j'ai piqué quelques plumes en désordre autour du front et sur les côtés. C'est le loup de Script pour une seule fête d'une seule nuit.
Porter un masque tous les jours, ou en porter un le soir d'Halloween : aucune différence. Sauf le côté glamour, et le rêve de m'imaginer animal fabuleux, différent de celui que je porte dans mon costume ordinaire. Briller les yeux entourés de brillants.
Certains jours, la chaleur de mon souffle, ma capacité à rebondir après un jour ou deux d'épuisement et de sommeil, me rappellent l'animal que je suis. C'est probablement ce qui explique certaines réactions épidermiques. Comme quand quelqu'un m'aime follement, sans raison. À la folie. Ça doit être l'animal qu'il aime. Ou quand de purs inconnus m'accordent toute leur confiance, me racontent leur vie, m'embrassent les mains en me remerciant d'exister. Et que je suis gênée, envie de me cacher dans les bois. Bref, un jour comme aujourd'hui, quand le soleil est en sang sur le boulevard Rosemont et que je roule les derniers kilomètres [de sa vie] dans ma vieille Ford, je respire, et cette simple respiration, entrer et sortir l'air de mes poumons, m'offre une pure jouissance. Vivre juste pour ça, pour jouir de sentir l'air me nourrir au soleil, en roulant libre sur une route, je resterais sur terre cent et mille ans et plus, même tout le temps de l'éternité, si ça existe.
Le loup des contes de fées n'existe pas. Il n'y a plus de loups. Le loup qui survit encore dans les forêts n'a rien à voir avec celui de la légende. Il ne parle ni ne se déguise en grand-mère. Celui que je m'invente pour m'amuser à me faire peur, celui que j'imagine, mythologique, presque dieu, pour me délecter, il n'existe pas non plus.
J'ai envie que des écrivains écrivent encore et toujours des contes comme ceux que j'aime lire : les plus anciens, les premiers, ceux de la tradition orale, et ceux de toutes les époques et de tous les pays, et les contes modernes, ceux de la nouvelle fiction. J'ai besoin du loup qui n'existe pas, comme j'ai besoin du temps qui n'existe pas. Pour me prouver qu'ils existent, qu'ils sont mes complices dans ce que la vie comporte d'invivable.