3. vaudou
Le lundi 01 septembre 2003

Une bonne journée tranquille sans problèmes d'ordinateur ou sans problèmes tout court, ça fait du bien. Je parle d'hier. Et d'aujourd'hui aussi. Et de la nuit qui fut longue et bienfaisante. À un moment donné le chat n'arrêtait pas de miauler et j'ai mis du temps avant de comprendre qu'il voulait aller dehors. Je me suis levée pour lui ouvrir la porte. Et puis je me suis recouchée et j'ai dormi. J'ai pas rêvé. Ou si je l'ai fait, je n'en garde aucun souvenir. Sortir le chat sera donc le seul événement palpitant de ma tumultueuse et néanmoins fort platonique vie amoureuse que vous aurez à vous mettre sous la dent pour ce premier jour de septembre.

Et puis je me suis aperçue que voudou s'écrit vaudou. Ça s'est passé au petit matin. Je réfléchissais distraitement à la magie et aux enchantements en prenant un café sur la terrasse, et en même temps j'étais fort absorbée par la lecture d'un livre traitant des problèmes de l'interprétation philosophique de la littérature depuis Platon, lorsque je fus saisie d'un doute fulgurant autant que fort étrange concernant l'orthographe de voudou. Je me suis levée d'un bond. J'ai vérifié dans le dictionnaire, et voilà que j'ai découvert un vaudou adjectif invariable, et un vaudou nom qui s'accorde au pluriel [s]. J'en ai été quitte pour interrompre ma lecture ainsi que mon café pour corriger la page 2. Palpitant.

Pour conclure, j'ajouterai que je suis sur le point de trouver le moyen d'ouvrir mon petit blog parallèle dans la marge de gauche. J'ai reçu des idées et des trucs par email et j'examine le tout attentivement. Je commence à piger. Mais non. J'ai à peu près tout compris. C'est simple et facile, mais c'est l'enfer à patenter. Sauf que je ne peux rien vous raconter, je garde tout ça pour la première entrée de mon nouveau bidule. Et ça, si je réussis, ça va être un vieux rêve que je concrétise : une page de journal et des annotations marginales sur une même feuille [écran]. Il me reste à bidouiller les codes. Je sens que ça va marcher. Sinon on fera du vaudou. Tiguidou.




4. mon crayon
Le mercredi 03 septembre 2003

Déjà 22:35 heures. Mercredi soir. Encore des problèmes avec cet ordinateur. Et avec l'autre aussi. Ça n'arrête pas. Les virus ont laissé des traces. Et mes tentatives de réparation aussi. Indélébiles.

Par exemple : écrire avec ce clavier, qui me fait sauter d'une ligne à l'autre à chaque deux ou trois mots pendant que j'écris, est devenu fort éprouvant. Frustrant. Si je me laissais aller à dire les choses sans contrainte, mais comme j'aime à m'exprimer, et surtout sans crainte de me faire taxer de diva capricieuse et théâtrale - je dirais que c'est un vrai calvaire. Mais qui a dit qu'il ne fallait pas exagérer pour se faire entendre [je ne dis même pas comprendre] ?

Sans compter que plusieurs applications de ce misérable ordinateur ne fonctionnent plus à cause des cartes, des pilotes et des périphériques (par exemple, le lecteur dvd). J'en ai ras le bol de tout cela, marre de chez marre. Pas envie d'être cool ni zen [et vous les fleurs, je vous envoie paître avec les moutons dans les prés, bé bé bé, car vous n'y pouvez rien]. Demain au plus tard, je rapporterai cette machine aux experts de la chose pour une réparation mise au point, changement d'huile, name it, un peu comme quand j'entre ma voiture au garage à l'automne pour un bon tune up avant l'hiver. Mais non, je ne peux pas, il faut que j'aille travailler encore toute la journée. Dieu que je fais pitié. Mais où est donc ce galant chevalier sur son cheval blanc ?

Il commence à se faire tard. Je suis fatiguée. Et pourtant je ne peux pas me résigner à aller dormir et à laisser en plan la moitié de mes rêves. Il y a cet amour en moi et la vie si belle, si belle. Il y a ce livre que j'ai écrit avec flamme et passion et qui ne sera jamais publié. Je parle d'Épiphanie. Cet été, j'en ai fait mon deuil. Peu à peu. Les cinq éditeurs choisis ne tarissaient pas d'éloges sauf qu'ils ont refusé de le publier, l'un après l'autre. OK. J'avais pensé le présenter ailleurs, à d'autre maisons d'édition. Et puis non. Je n'ai pas de temps à perdre avec d'autres gentils éditeurs trop occupés à se publier eux-mêmes - leurs propres livres -, et ceux de leurs amis. Tout ça, c'est du pareil au même. Il faut que je travaille, que je gagne ma vie. Et que je vive, que j'écrive encore. Continuer. Avec de nouveaux matériaux. Écrire sans jamais m'arrêter. Rester libre. Le coeur ouvert. Mon ordi est peut-être un peu déficient, mais je sais encore tenir un crayon. Next !




5. les secrets
Le vendredi 05 septembre 2003

Je pose le doigt sur ce vendredi soir unique et je dis une fois de plus que la vie est belle, plus belle que tout ce que nous pouvons imaginer. J'ai mis vos dix-huit roses rouges dans le grand vase en terre glaise du Mexique et il me reste un peu de fatigue d'avoir trop travaillé toute la semaine, mais ce n'est rien la fatigue. Je suis forte et vivante et heureuse et je bois et je mange et je commence à récolter des tomates sur la terrasse. De grosses grappes de fruits verts qui rougissent au soleil. Quand minuit va sonner, je vous ouvrirai la porte. Et vous poserez une douce bise pleine de chatouilles sur le haut de ma joue. La longue table sera mise pour notre repas du soir et de toute la semaine. Et je ne comprends toujours pas pourquoi je refuse de vous recevoir chez moi les autres jours.

La vie dans cette ville est fort douce, et toute existence est remplie de secrets. Je m'intéresse aux secrets plus qu'à n'importe quoi d'autre. On fait comme si on disait tout. Montréal est une île. On fait comme si il n'y avait pas autant d'eau aux alentours avec les remous et les rapides tumultueux. Aucun secret. L'homme que j'aime a fait avec moi trois fois le tour de l'île. C'est ainsi qu'il est devenu le seul à connaître mes secrets. Il dit que ce qui ne nous détruit pas a le pouvoir de nous reconstruire. Il a des mots venus d'ailleurs. Il est fort et courageux. Je porte ce corps qui me porte. Je porte ce corps qui bouge, contraste de chacun de mes mouvements avec la lune laiteuse qui nous attire au bord du feu. Il a de l'or dans les cheveux et l'éclair du renard au coin de l'oeil quand l'étoile polaire se couche.




6. tendresses, my love
Le samedi 06 septembre 2003

J'avais une longue liste de choses à faire aujourd'hui et je n'ai pas accompli la moitié de ce qui me paraissait pourtant urgent et sine qua non. Et j'ai même pas écrit trois lignes. C'est la faute à cet ordinateur. Vraiment de sa faute. Au lieu de l'apporter à un technicien pour le faire réparer, je me suis mis dans la tête de le faire moi-même. Après tout, n'est-ce pas moi qui l'ai esquinté ? Ah oui, quelques virus m'ont bien aidée, mais c'est moi qui me suis entêtée à tout remettre en état et qui ai commis quelques erreurs de parcours, non ? Donc, je continue. Pour le meilleur et pour le pire. Je suis donc allée sur le site du fabriquant de ma machine et j'ai tout lu. C'est ainsi que j'ai découvert et téléchargé le machin qui sait lire les dvd. J'ai tout réinstallé et devinez quoi ? Ça marche ! Ensuite j'ai pu sortir un peu et enfin laisser le soleil de septembre dorer mes joues amaigries et faire quelques provisions. Je sais pas ce qui se passe, je perds du poids. Après trois kilos, j'ai dit parfait. Mais ça n'arrête pas et je flotte dans mes vêtements. Et puis il y a cette fatigue omniprésente, j'ai horreur de ça. Alors en revenant de dehors avec mes paquets, je me suis couchée pour une longue sieste. Ce soir, je m'installerai confortablement dans un fauteil et je ne ferai rien d'autre que me prendre soin de. Rien d'autre. Même pas d'internet. Peut-être lire un peu Mishima et Bataille. Et réécouter tous mes disques de Maria Callas en mangeant du chocolat.

Quoi qu'il en soit, j'ai encore demain et lundi pour écrire jusqu'à ce que mort s'ensuive, jusqu'à m'intoxiquer de mots et de phrases qui vont débouler en cascades pressées. Je suis une graphomane de la pire espèce. Et en attendant d'ouvrir mes livres et de me livrer corps et âme à une autre boulimie de lecture jusqu'au petit matin, la baignoire se remplit d'eau douce et parfumée et je vais m'y laisser glisser pour enfin donner quelques soins indispensables à ce corps éternellement amoureux de votre tendresse vagabonde.




7. qui a dit que c'est facile, écrire ?
Le dimanche 07 septembre 2003

Dormir fait du bien. La solitude et le silence font du bien. Depuis hier, je fuis le bruit et l'agitation. Même les lectures que je voulais faire hier soir, je les ai évitées afin de mieux me protéger du monde extérieur, et tremper comme il faut dans ma bulle, jusqu'à l'intérieur et jusqu'au fond. J'ai dormi douze heures. Je pourrais faire comme Joseph K. dans Le Procès et prendre un verre de schnaps et une pomme verte pour mon petit déjeuner. Sauf que j'ai trop mal à la tête [encore] et la moindre goutte d'alcool ne passerait pas. Il est midi. Et je n'ai envie de rien.

Pour me sortir de ce marasme il faut continuer l'écriture, m'y remettre sans conditions. J'ai fait une page en sortant du lit tout à l'heure et puis je suis retournée me coucher. Ce nouveau manuscrit, commencé en attendant l'avion à Paris le 22 août, n'avance pas vite. Et je ne touche plus beaucoup à Bordel/Rue Hutchison non plus. J'ai voulu que les deux évoluent et progressent dans deux voies parallèles, en même temps. Qu'ils cohabitent sans se gêner. Et depuis, tout se passe comme si le fort désir d'écrire se décrochait de moi et qu'il se faisait remplacer progressivement par quelque chose de plus fort encore. Je ne sais pas ce que c'est, et je n'ose pas y réfléchir. Il le faudra bien pourtant parce que ça m'angoisse et que ça me donne envie de pleurer quand j'y pense. Faut-il que je prenne une distance avec ces univers que je tente de créer et qui n'existent nulle part encore sauf dans un recoin secret de mon être ? Faudra-t-il que je marque une sérieuse distance avec ce qui me vient de l'extérieur et qui m'empêche d'écrire l'histoire de cette femme qui s'est présentée devant moi à la page 44 ? Je me demande jusqu'où il faut aller dans la connaissance intime d'un personnage de fiction pour arriver à lui faire prendre vie sur le papier et qu'il soit perçu comme réel et vrai, crédible. Il faut que je trouve cette maison où elle a vécu, les gens qu'elle a connus et les faire vivre eux aussi, qu'ils se rencontrent et qu'ils se parlent. Et je ne sais pas où ils sont. Je ne sais pas où chercher. Déménager à Cacouna ? Peut-être. Mais il y a aussi d'autres façons de faire. Ce monde et ces lieux existent et vivent en moi et ils sont déjà là, mais je n'y ai pas accès, et je n'arrive pas à les percevoir avec assez de précision. Il faudra aussi leur trouver des noms.

Et prendre de la distance, oui. Mais en même temps m'approcher d'elle, d'eux tous. Et elle, surtout elle, est loin. Trop loin. Pendant des jours entiers, je ne l'entends plus du tout murmurer, et marmonner son long soliloque. L'idée serait peut-être, pour la retrouver, de recréer, ou plutôt de reconstituer ce qui s'est passé dans ma vie lorsqu'elle est apparue et qui l'a fait se présenter à moi sans que je l'appelle. C'est ça.




8. rêves fous
Le lundi 08 septembre 2003

J'ai rêvé toute la nuit à des histoires invraisemblables. Dans le premier rêve, X. arrivait ici sans s'annoncer et défonçait la vitre de la porte d'entrée à coups de hache, à trois heures du matin. Et moi, j'étais là, en robe de nuit, toute échevelée, et je lui disais sur un ton de reproche amusé, et très doucement : mais pourquoi tu n'as pas sonné... ? Ce à quoi X. répondait : ma puce, je ne veux pas te contredire, mais tu ne m'aurais jamais ouvert cette damnée porte ! Ensuite je protestais et je me justifiais. Comme toujours. Mais oui, voyons, je t'aurais ouvert, je t'attendais..., et bla bla bla, et pourquoi tu me prêtes toujours des intentions que je n'ai pas ? Et caetera. Et ensuite, on se tombait dans les bras l'un de l'autre en se dévorant de bisous bien mouillés et en se disant des je t'aime repentants, les larmes nous coulant des paupières comme la sève des érables au printemps, comme il se doit. Dites, elle est folle, ou tombée sur la tête, pour rêver à des trucs pareils ?

Je ne sais pas si c'est l'effet du rêve, mais quand je me suis levée ce matin, j'ai empoigné mon avenir à bras le corps et je l'ai secoué si longtemps qu'il a fini par me dire de le laisser tranquille, qu'il comprenait, et qu'il ferait en sorte dorénavant de me donner un peu moins de tristesse et un peu plus de tendresse, d'amour et de plaisir. Ensuite j'ai fait ce qu'il fallait faire aujourd'hui, selon ma longue liste du lundi, mais en commençant par le plus important et en me disant : quoi qu'il arrive, ma fille, surtout, ne pas te laisser abattre. Et mes autres rêves ? Ils ne sont pas plus racontables que le premier. Alors je passe.

[Je viens de me souvenir d'un détail du premier rêve. X. disait : c'est pas grave, la vitre cassée, le proprio va la remplacer demain matin, viens te coucher. Et moi : tu oublies juste une petite chose, c'est moi, le proprio.] Arf. Il y a de ces rêves qui mettent de bonne humeur.




9. rip
Le mardi 09 septembre 2003

On dit que Leni Riefenstahl est morte aujourd'hui. Et qu'elle avait 101 ans. On dit aussi qu'elle fut la cinéaste officielle du troisième Reich allemand, et qu'elle est morte dans son sommeil, dans sa maison de Poecking, au sud de Munich.

Une autre information entendue à la radio, au petit matin, annonçait que le Grand Antonio est mort assis sur un banc, à Montréal. Hier. On dit de lui qu'il était l'homme le plus fort au monde, capable de tirer trois [ou 5 ?] autobus remplis de passagers, et que ses cheveux tressés mesuraient quelques cinq [ou 7 ?] mètres de longueur. Légende urbaine ? Je ne crois pas. C'est pas important. Je l'aimais bien cet homme-là, si gros, et grand et si fort qu'il était seul de sa gang parmi tous les autres, et pourtant si faible et si seul que personne n'aura jamais su à quel point il n'avait personne.

Je m'inquiète pour le Grand Antonio. À la radio ils ont dit que si personne ne réclamait son corps d'ici une semaine, il serait mis en terre avec les sans-famille ou je sais pas quoi. La fosse commune ? Jamais ! Ça m'a donné l'envie de me l'inventer comme grand-père et de réclamer son corps illico presto à la morgue. Pour lui faire de vraies de vraies funérailles nationales. Nationales ? Bof.




10. roses roses
Le vendredi 12 septembre 2003

L'histoire est vraie, le jour sans rêve. Vous me conduisez par la main, je peux vous voir. Si rose, et si loin. Loin. Là où vous chuchotez les mots que je n'entends plus. Si bas, si bas sont les mots. Vous les soupirez trop bas. Et je vous suis, néanmoins je vous suis, drapée - envoûtée par votre silence. Je vous laisse me traverser. In and out. Je vous laisse me prendre sur ce mince fil qui n'appartient qu'à nous. Again. Dans le secret de l'âme. Bien enveloppés. Vous partez demain. Vous êtes rempli à ras bord de remembrances et de regrets et vous n'en faites rien. Rien. Ni même défoncer la vitre de cette porte avec une hache. Ni lui dire good bye une bonne fois pour toutes. On ne ferme pas les portes des maisons avec des souvenirs, señor. Et parfois quand on claque la porte un peu trop fort la vitre se casse et on se coupe au poignet. Après, ça saigne. Et c'est pas une façon de se dire adieu.

Dieu que j'ai chaud. Dieu que je ne crois pas en vous qui me faites suer avec votre magie factice. Je suis la vie, avec un air de fin d'été un peu trop chaud, et tendre. L'érable commence déjà à rougir dans l'ombre. Je me lèverai demain, incapable d'oublier que je ne peux pas arrêter d'être vivante et je verrai l'aube se lever, et je ferai le café et des gâteaux, heureuse comme si vous étiez là. Avec ou sans vous, je voudrai retourner dormir encore un peu dans les draps de lin fin brodés de roses rouges, et vous manquez. Vous manquez. Je redresse le dos la tête et je marche en équilibre sur le fil des petits talons noirs gainés de cuir. Sur un pont suspendu. Le noeud d'étoiles se fiche là. J'allume les bougies indigo. L'incône noire brille solitaire à l'angle du couloir. Je relis les poètes. Elle ne dira pas un mot sur ce qui ne va pas. Et plus rien ne va. Du blanc, et il y a du blanc. Chaque matin je vois son nom sur la porte. Je cueille les roses roses et je lui en apporte de gros bouquets. Et je change les rideaux pour de longs voilages d'organza blanc souples et libres de danser avec le vent. Une seule chose je sais : que je suis femme. Une seule.




11. oser l'orange sanguine
Le samedi 13 septembre 2003

Je n'ai pas réussi à créer un blog dans la marge, un petit carnet pour noter à côté, comme j'en rêvais. J'ai jubilé, j'ai cru comprendre, trouver, et puis ça n'a pas marché. J'ai laissé passer du temps, réessayé. Expérimenté. Ça ne marche pas davantage. Alors j'abandonne l'idée.

Exactement comme j'ai abandonné le premier projet d'Épiphanie, pour fuir le factice et la caricature. Fuir, c'est pour toujours continuer, suivre le mouvement de ma vie, et celui de l'écriture. Vivre libre et sans attaches. Ce journal devra changer encore et revenir à sa forme la plus simple. Je veux épurer. Jeter. Oser. Abandonner. Mourir cent fois par jour pour renaître au soleil et à la pluie.

Ici, je construis. En silence. Je mange du chocolat et j'épluche de mes dix doigts une grosse orange. Le jus rouge sang gicle. Sauf que. La lame de mes ongles est trop mince, la soie légère. Le jardin Éden caché dans les vieux livres, je lis le jardin, les bouquets d'anémones doubles, les aloes d'Amérique à feuilles se terminant en un long aiguillon, l'orange sanguine, la Citrus aurantium melitense qui sera célèbre pour toute l'éternité ; c'est ce que désirait l'auteur de l'ouvrage réalisé à Paris, il y a longtemps, par les agents du Prince Eugène de Savoie, et relié aussi luxueusement que le Florilège, exemplaire unique d'une série d'empreintes végétales : autophytotypies en grand format avec lavis. Quatre volumes. Des centaines d'images et de mots. Sarebbe vissuto famoso in eterno. Oser, ou ne pas vivre.




12. ablanc
Le dimanche 14 septembre 2003

Encore un jour, encore une heure et des secondes. Je ne lis pas. Je n'écris pas. J'écoule un jour en pure perte. Un jour dimanche en complète solitude. Sans souvenirs. Sans rien ni personne. Pour rien. Pour peut-être me prouver que je peux le faire, me laisser perdre le temps. Briser le moule. Sans tristesse ni regrets. Créer le vide. Éloigner la rumeur, le bruissement des discours creux. J'arrive au soir. J'allume la radio. L'ordinateur. J'ai mal au coeur dans la poussière blanche osseuse et le jour se meurt. Bouger ?

Elle a dit il faut manger, faites un effort. Je sais. J'essaie. J'ai préparé des asperges, des pommes de terre si blanches, on dirait de la farine et je coupe en fines tranches une grosse tomate. Une fois tout cela dans l'assiette, j'ajoute un peu de viande rouge braisée avec des herbes piquantes, pour les protéines et le fer et tout. Je prends le médicament infect qui brouille les idées. Je sors une nappe blanche et j'allume des bougies [blanches] juste pour moi. Je dresse la table pour une fête et c'est la fête de personne. C'est comme écrire une page de journal dans le journal de personne. Au dessert j'aurai du chocolat ? Je finis par m'asseoir et je n'ai pas faim. La fourchette ne sert à rien. Dites, je peux manger avec mes mains ? Ou avec mes pieds, peut-être j'aurais faim avec les pieds ? Donc je fais semblant de manger et je lève les yeux. Devant moi, de biais, la fenêtre. Et en haut du rideau, il y a le ciel, et ça éclate de partout comme la copie en mieux d'un tableau aux mille couleurs vibrantes : argent, argile, jaune, crème, rose, bleu, lilas, turquoise, vert, anis, aniline, améthyste, et encore du rose et du bleu et de l'orange pâle, de l'ocre, gris, blanc, amande, albâtre, aigue-marine, azur, azurine. Un tableau géant bleu azur brûle au soleil. Manger ?

Je cherche des noms de couleurs et je découvre le ablanc [#010101] dans un dictionnaire imaginaire des couleurs, sur pourpre.com. La définition est de Marc Bergère :
ablanc (privatif a- et blanc). Voici la première couleur qui tend vers le blanc et pourtant qui en est totalement privée. Pour un puriste du noir, c'est un noir un peu sale... Le ablanc est utilisé uniquement par les spécialistes du gif transparent (ils se reconnaitront) mais jamais par les autres coloristes de la terre qui se fichent royalement de cette impure inutile car ils lui préfèrent le plus que noir : 0,0,0 !! C'est bien dommage...




13. oranges
Le lundi 15 septembre 2003

Les oranges portent sur elles toutes les couleurs. Le vert, l'orange, plusieurs nuances de jaune, et de rouge, et quantités de couleurs intermédiaires, non négligeables. Les oranges sanguines sont exactement rouge sang - la chair. Et certaines oranges orange ont même une pelure qui tourne au vert si on les laisse dans l'arbre assez longtemps ou quelque chose comme ça. Mais je n'ai pas la moindre envie de parler des oranges. Là n'est pas l'objet de mon propos, pour ainsi dire. Mon propos n'a aucun objet. Sauf à être son principal sujet. Et le sujet, si ce n'est pas ce journal lui même, je ne sais pas du tout ce que c'est. Savez-vous que je n'aime pas les chiens, sauf au cinéma. J'adore les chiens au cinéma. Et les chiens quand j'étais petite aussi. J'aime inconditionnellement les chiens de mon enfance. Maintenant vous savez tout de moi. Maintenant, je ne les aime plus. Je proscris et j'élimine du même coup les points d'interrogation. C'est la fin de la question et on en parle plus.

o'range

Et j'ai rencontré aujourd'hui un chat adorable. Un bébé chat siamois d'à peine six mois qui est en réalité une petite chatte d'à peine six mois et qui s'appelle Sarah. Avec un h à la fin. Quoi qu'il en soit, j'ai pris la ferme et formelle décision de chercher une femme [ou un homme] de ménage [parce que vous savez, les chats de ménage n'ont pas encore été créés par ce monde pervers, mais cela ne saurait tarder, dixit une célèbre diariste pas encore née] - et qui fera la lessive aussi et qui surtout descendra les poubelles et les journaux, surtout les journaux parce que ça devient beaucoup trop lourd à descendre du troisième étage jusqu'en bas parce que vous ne l'ignorez sans doute pas : tout ce qui monte doit redescendre. Quel magnifique titre ne viens-je pas d'inventer pour un futur journal. À moins que je ne prenne la décision d'installer un monte-charge mais c'est le genre de décision que je ne saurais pas prendre en ce moment. Installer un monte charge, je saurais peut-être le faire, s'ils vendent la chose en kit avec des petites poulies fournies et les vis, surtout les vis, je n'ai jamais celles qu'il faut, c'est fou les vis, mais il faudrait que je mette beaucoup de temps à étudier les plans et vraiment je manque de temps pour étudier des plans ; et je n'aime pas acheter des choses et aussi vous le savez aussi bien que moi, le temps n'existe pas, et ce qu'il faut avant tout c'est prendre la décision et c'est ça le problème. Je ne compulse pas du tout dans l'excitation de la fibre décisionnelle sauf que mon processus de décision ne bande plus du tout, docteur. Kaput. Donc je cherche une femme [ou un homme ou un chat] de ménage qui pourrait venir ici tous les lundis pour nettoyer la maison et ranger mais principalement s'occuper de la lessive et des poubelles et surtout du problème des journaux. Quelqu'un qui sache lire les journaux. Et qui aime les voyelles, mais d'abord et avant tout les oranges de toutes les couleurs.




14. i rouge
Le mercredi 17 septembre 2003

Certains jours, il me manquait. Il me manquait vraiment, le fil de soie rouge qui me reliait à vous. Et les mots doux cachés dans les plis de vos épîtres folles trop chastes ou trop crues, cruelles parfois, souvent, et les fleurs écloses à pleins bouquets dans mes draps le matin, et les croisades d'étoiles qui se métamorphosaient en pluie poétique, et vous m'aimiez tant, surtout mes mots. Oui. Et puis non. Je dis non à la nostalgie comme je dis non au point d'interrogation dans la phrase, à la fin. Je dis non à la nostalgie et aux regrets comme je refuse de me vautrer dans la peur, vos double-contraintes, et dans les rumeurs ici et là, vos commentaires gratuits, mesquins, et dans vos menaces qui m'empêchaient d'agir.

On ne sait pas trop à quoi sert la nostalgie. J'hésitais à la quitter, comme si elle eut été un doux peignoir confortable. Et c'est pourquoi je dis non. Et puis je dis oui à aujourd'hui et à demain. Sans vous et sans ce fil-là. S'accrocher à un fil rouge, même en soie, est-il si important quand il est possible de tourner un peu le regard vers la gauche pour découvrir des milliers de fils de soie de toutes les couleurs, peut-être des violets ou même des blancs.

Le fil de soie rouge ne me manque plus. Vraiment plus. Pas besoin de fil quand le rouge est partout et que j'ai la chance de voir avec mes yeux le fil blanc se tendre devant moi. Le blanc c'est beau. C'est bon. Mais la crème fouettée en spray Cool Whip, c'est un peu comme du blé d'inde en crème : ce sont les substances insipides et molles et blanches les plus écoeurantes qui ont été inventées depuis que le monde est monde. Mais le pire, le pire avec cette histoire de voyelles et de couleurs, c'est que j'ai un faible avoué pour un i, un I rouge relié à moi par un fil de soie tout blanc. Blanc neige.




15. questions
Le jeudi 18 septembre 2003

Nostalgie. Nom féminin. 1759. Du grec médical : nostalgia [1678]. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le dictionnaire. Nostos abrite un grand concept que nous désignons par le mot « retour »... le retour de l'algie. Reste à savoir pourquoi ils ont enlevé l'os. Trop dur à avaler ? Il me reste donc l'algie et tout ce qui s'ensuit. Quelqu'un a besoin d'un dessin ? C'est dur de congédier les points d'interrogation. Et pour les os, on fait comment ?

Fragment d'une affiche du film : À bout de souffle

Et pourquoi ne portes-tu jamais de soutien-gorge ? lui demanda Michel.

Quelles drôles de questions. C'est à cause des bretelles. J'ai un cancer du poumon et quelques métastases osseuses [une partie de l'humérus gauche, l'omoplate du même côté, et quelques vertèbres]. Et puis ça me fait mal quand je respire. Et peut-être un peu parce que je veux rester libre. Pour m'envoler. D'autres questions, très cher Michel ?




16. iaô
Le vendredi 19 septembre 2003

Elle s'appelle iaô et elle est à bout de souffle. Elle dit qu'avoir le cancer, c'est comme vivre avec son pire ennemi. Elle dit j'aime la vie, je veux vivre. Elle sourit tout le temps. Elle dit écoute-moi bien : je vais me battre.

Je sais que ses jours sont comptés. Façon de parler. Elle le sait aussi, tout le monde le sait, même les vieilles voisines qui ont la coupe de cheveux de leurs petits chiens affolés.

Tout ce que j'ai trouvé à lui dire hier c'est : je suis désolée. Et puis rien. On a regardé le film [celui qui m'a donné l'image de la page 15].




17. tu
Le samedi 20 septembre 2003

Tu me manques. À la folie. Le mal de toi est partout, sous la peau, dans mon dos, et au milieu du ventre, au fond des yeux. Ça blesse. On dirait un couteau. C'est comme le cri d'une bête sauvage hurlant à la nuit.

Pourquoi ça fait si mal. Si longtemps. Mal. Le mal de toi me traverse de bord en bord et me laisse sans force à me demander qu'est-ce qui se passe avec l'amour. Pourquoi c'est si fort et que ça veut pas nous lâcher. Qu'est-ce qui se passe avec moi, à n'avoir plus envie de rien d'autre que toi, et de nous voir ensemble marcher dans les forêts, courir sous la pluie. Les mains soudées, attachées. Jamais l'un sans l'autre pour passer la nuit. Et le matin je tourne en rond à chercher ton numéro de téléphone dans les coins perdus de ma mémoire, comme une idiote.

Je ne voulais pas. Me faire mal avec la nostalgie. Avec le mal de vous. Emilie m'avait dit de lui téléphoner si ça m'arrivait. J'y pense et je ne veux pas. Je veux lutter contre ça toute seule. M'en sortir toute seule. Sauf que pour lutter, il faut être deux. Vous l'avez dit.




18. elle
Le dimanche 21 septembre 2003

Le méchant est sorti. Je pourrais dire que ça va un peu mieux. Elle, pas trop. Je nomme parfois "ça" cette partie de moi qui pleure et qui se plaint, et "elle" cette autre partie de moi qui se tient debout, qui tente de surmonter les petits et [plus] grands malheurs, et qui, en toutes circonstances, essaie de faire, comme on dit, bonne figure.

Est-ce le fait d'écrire ce que je ressentais qui a soulagé, baissé un peu l'intensité de la douleur. Ou n'est-ce pas parce que je me suis imaginée entendue, comprise, par des lecteurs réels ou hypothétiques. Cela se passait à mon insu, et ensuite c'est en relisant pour corriger, je me surprenais à voir des personnes en train de lire ces mots-là. Aouch. Et j'ai fait cette hypothèse : parce que les mots nomment le mal, qu'ils peuvent être lus, cela leur donne une existence concrète et la peine s'éloigne sur le dos des mots. Le mal, la peine, n'étant plus une chimère ou encore une bizarrerie névrotique, mais quelque chose de vrai qui appartient aussi à d'autres. J'entendais même des lecteurs dire et écrire : moi aussi j'ai ressenti cela, et cela aussi, et tu n'es pas aussi seule que tu penses. Re-aouch.

Avec le recul de la nuit, je relis et elle en prend pour son rhume. N'y a-t-il pas quelque chose de naïf et d'indécent - le fameux exhibitionnisme des diaristes - dans cet étalage des émotions, dans le fouillage de soi qui montre davantage la vraie nudité que celle du corps épilé, parfumé et bien habillé de sa peau blanche et soyeuse. Le corps nu n'est jamais vraiment nu.

Et en plus, je me sens tout à fait minable et encore plus indécente d'écrire le cancer et la mort prochaine de iaô. J'aurais pu me contenter d'écrire que mon ex me manque et que je pleure souvent et que ça me coupe l'appétit un point c'est tout, écrire ce que j'ai fait hier ou commenter l'actualité, fuir.

Je serai toujours triste quand je traverserai les creux de vague quand le manque de lui se fera criant, quand les souvenirs de lui et de nous ensemble me reviendront de plein fouet. La vie ne me laisse pas d'autre choix que d'apprendre à vivre avec la mort de mes proches, et avec cet amour passé, fini dans le monde réel, mais toujours vivant en dedans. Mais alors, pourquoi écrire un journal si je ne vais pas au coeur de l'essentiel. Pas d'autre choix que d'écrire ça. C'est des questions. Sans ponctuation.

Et je ne devrais surtout pas imaginer ce que les lecteurs pensent. C'est prétentieux. On me l'a assez répété. Quelqu'un a pris le temps de m'écrire ceci, hier : je lis, c'est tout, je ne pense à rien. Je me suis demandé quelle page cette personne avait lue sur les quelques milliers et plus pour en venir à cette réflexion. Peu de gens lisent tout, c'est beaucoup trop long et moche à force de redondances. Je ne peux même pas me relire moi-même.

Alors, intriguée, je lui ai écrit pour lui demander : euh... vous lisez quoi ? Et je n'ai pas eu de réponse. Bien fait pour moi. Et si c'est tout mêlé, ce journal, c'est parce que la vie est ainsi faite, aussi compliquée à comprendre qu'à expliquer. La cohérence, ça n'existe pas plus pour les autres que pour moi. Donc.




19. espoir
Le lundi 22 septembre 2003

Qu'est-ce donc qui m'intéresse en ce moment sinon les premières gelées et les longues pluies froides qui n'en finissent pas. Les pluies pénétrantes qui ruissellent le long du dos pendant que je traînasse sous le grand parasol à lire les poètes de mon été, les pieds nus enroulés autour des pattes de la chaise de métal froid et noir, les épaules recouvertes d'un gros chandail de laine vierge et piquante. Je laisse les lanternes brûler toute la nuit et je rêve. Et c'est tout ce qui m'intéresse. Lire et rêver dehors. Vivre la fin de l'été 2003 comme dans un songe.

Silencieux et attentif, je vais l'être complètement pendant cette heure-ci, pendant la suivante et toujours. La vie la plus vécue que raconte l'histoire a toujours consisté à se retirer de la vie, à s'en laver les mains, à en comprendre la médiocrité et refuser de s'en accommoder.

Pour en finir avec ce difficile week-end, je lis le Journal de Henry David Thoreau tout l'après-midi du dimanche et, quelques heures avant la pluie espérée, je m'allonge sur le dos à même le sol déjà recouvert de feuilles sèches et rougeâtres ; les nuages et les branches trop mûres me dicteront ce qu'ils veulent que j'écrive. Je resterai là jusqu'au lundi matin. Je deviendrai atmosphère, et racine dans la terre. J'attends le gel, et les longues pluies froides et pénétrantes. J'attends l'espoir de tendresse et d'affection pure, l'automne et l'hiver.




20. enfin le froid
Le mardi 23 septembre 2003
tulipes_roses.jpg

J'aime croire que la mémoire sensorielle soit la seule vraie intelligence du corps. Si le cerveau n'est pas équipé [je ne dis même pas doué] des quelques milliers d'infimes cellules, neurones, ou fragments qui la composent, c'est peine perdue, on devient vite une proie pour n'importe qui et n'importe quoi d'un peu mal intentionné ou négligent, ou d'accidentel. Ce neuro-gadget cérébral veille et surveille même quand on dort, et ça enregistre tout ce qui se passe. J'ai pas d'exemple sous la main, mais il y en a des centaines dans la vie de tous les jours, c'est ce qui avertit d'avance d'un danger pour soi ou ceux qu'on a mission d'amour et protection.

Les nuits d'hier et d'avant-hier, couchée sur la terre fraîche de septembre, j'ai lu le Journal de Thoreau. Ce soir, par le plus beau des hasards, il fait enfin froid, un bon froid coupant et vif pour marquer la naissance de l'automne. Et pour vous [et moi], j'ai noté ceci :

La Nature ne se hâte jamais ; ses révolutions suivent un cours régulier. Le bourgeon se gonfle imperceptiblement sans hâte ni désordre, comme si les courtes journées du printemps étaient une éternité. Chacune de ses opérations semble, sur le moment, le seul objet pour lequel toutes les choses sont différées. Pourquoi donc l'homme se hâterait-il, comme s'il avait moins que l'éternité pour accomplir l'action la plus petite ? Qu'il mette des siècles, s'il le faut, pour bien faire la tâche la plus humble, ne serait-ce que se couper les ongles.

Vous aimez mes tulipes roses, dans la marge ? Si elles sont là, c'est un peu la faute à Romain ;-) I get secrets at night, but it's a miracle | they don't stay. I get | secrets at night, but they go | away.




21. une comme dans lune
Le mercredi 24 septembre 2003
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Difficile, voire impossible, de lire d'un seul coup tout un journal comme si on buvait un verre d'eau glacée en regardant se coucher la lune, juste pour se désaltérer.

C'est ce que je me dis souvent en lisant mes journaux préférés. Les meilleurs journaux étant à mon humble avis, et pour s'éloigner un peu du cliché habituel, des livres en papier. Des livres qui sentent bon l'humidité un peu rance du végétal et l'encre noire des vieilles rotatives. Encore un passage du Journal de Thoreau, Sir ? Yes Sir. Le dernier, et néanmoins presque le meilleur :

Mon journal devrait être le récit de mes amours. Je voudrais n'y inscrire que les choses que j'aime, ma tendresse pour tous les aspects du monde, et les pensées qui me sont chères. Il n'y a, dans mes aspirations, rien de plus précis, de plus défini que dans celles du bourgeon qui s'ouvre, qui tend vers la fleur et le fruit, vers l'été et l'automne, mais qui n'est conscient que du printemps et du chaud soleil. Je me sens mûr pour quelque chose, mais ne fais rien et n'arrive pas à trouver. Je me sens simplement fertile. En moi, c'est le temps des semences. Je suis resté en jachère assez longtemps.

Les meilleurs journaux restent donc ceux qui sont charcutés, amputés, et publiés de manière posthume, ce sont ceux des écrivains morts et enterrés mourus depuis belle lurette, ceci dit pour paraphraser Réal Yté, de chez Amèriq point com.

Quoi qu'il en soit, les journaux publiés du vivant de leur auteur ne sont intéressants que dans la mesure ou ils ont autre chose à raconter que des histoires d'autocongratulations dans le miroir de soi écrites d'une main distraite, en se prenant le zigouillou [de l'autre] pour le plus célèbre nombril du monde. Dixit je sais pas qui. Mais certainement pas moi, en tout cas. C'est Thoreau alors ? Ou Google ?




22. regretter
Le jeudi 25 septembre 2003
estampe avec des oiseaux, de Hiroshige

J'ai encore passé ce soir de longues heures à lire. Je tourne avec regret la dernière page de Lune noire. J'aurais continué sur deux à trois cent pages de plus. Mais c'est Steinbeck, ça va. Ensuite j'ai repris le Journal de Thoreau [encore, mais ce soir je ne citerai pas]. Je lis tout le temps et je suis bien. J'ai recommencé à vivre en ermite, et je tente de tirer de mes regrets tout ce que je peux en tirer. Qui vivra verra. Ça ne sert à rien d'étouffer la peine. Je la soigne et je la bichonne et un jour elle prendra son intérêt en dehors de moi dans toute sa grandeur et son intégralité. Je me sens revivre pour jouir profondément, jusqu'au coeur de mes amours mortes. Je passe de longues heures dans le lit à lire, je transporte livres, carnets et crayons au café pour manger et boire, je traîne dans les rues, il faut marcher dans les parcs, et sur les trottoirs faire corps avec les autres les gens pareils que moi pour les voir comment ils sont légers, certains très proches, d'autres hagards et distants ; et les bons mots, les petits bonjours discrets et parfois curieux des voisins me font du bien comme un chaud soleil. Et je hante les librairies en dévalisant surtout les tablettes peu fréquentées, celles du bas, et les coins secrets remplis de trésors que plus personne ne lit. Ou presque. La nuit, la lune me rend heureuse, la ville me garde prisonnière quand je la trompe avec mon désir de migrer à la campagne pour y passer l'hiver. J'ouvre mon livre de botanique et je rêve encore comme une petite fille, je m'imagine fleur rose et fière et je me balance au vent au bout d'une longue tige vert pâle, belle et indiffêrente aux regards. Et en dépit de toutes mes rêveries, en dépit du fait que je travaille encore beaucoup trop et que je suis souvent fatiguée, avec des douleurs ici et là, je me laisse porter par le grand courant. Je sais d'instinct que c'est la meilleure voie. Et c'est encore avec mes livres que je passe les plus beaux moments de paix, et de liberté totale.




23. bogue, pagaille ou sabotage
Le vendredi 26 septembre 2003
estampe avec des oiseaux, de Hiroshige

En fin d'après-midi, j'ai eu une petite surprise que je n'ai pas trouvée très drôle. Sur le coup, je n'ai rien compris et je me suis mis à fouiller partout pour comprendre ce qui se passait. J'ai fait le test de validation pour le xhtml des centaines de fois, j'ai écrit à des amis qui en savent plus long que moi sur le bidouillage – mais par malheur, ils n'étaient pas chez eux – et donc j'ai continué à chercher toute seule, comme une grande fille. Tout ça parce que j'ai découvert un gentil email dans ma boite aux lettres en rentrant cet après-midi. Et je me suis allarmée :

Annie,

juste ce mail pour te dire qu'il y a un p'tit problème : voici, ci-dessous, comment ton texte est vu : une bizarrerie dans les caractères ?

Bon week end

Manuel

[J'ai encore pass頣e soir de longues heures ࠬire. Je tourne avec regret la derni貥 page de Lune noire. J'aurais continu頳ur deux ࠴rois cent pages de plus. Mais c'est Steinbeck, 硠va. Ensuite j'ai repris le Journal de Thoreau [encore, mais ce soir je ne citerai pas]. Je lis tout le temps et je suis bien. J'ai recommenc頠 vivre en ermite, et je tente de tirer de mes regrets tout ce que je peux en tirer. Qui vivra verra. ǡ ne sert ࠲ien d'鴯uffer la peine.]

C'est charmant. Chaque accent et caractère un peu spécial était transformé en petit carré et des lettres disparaissaient carrément. Partout. Et quand je dis partout, c'est partout. Même sur Love and Writing, à partir de la première page, et toutes les archives. Si ça avait été juste ici, j'aurais cherché l'erreur dans mes nouveaux gabarits. Mais non. Je me suis dit que c'était un problème de lecture de codes qui devait venir d'ailleurs, quelque chose de général qui touchait mes trois blogs sur MT [voyelle, love&writing, et essai]. Pour m'amuser, j'ai corrigé et mis tous les codes aux accents de la page 22 (celle d'hier) et il ne restait plus une seule bizarrerie, sauf celles que j'écris [arf]. Les autres pages, je me suis dit, je n'y toucherai pas. J'en ai eu assez de coder la page 22... Et si je ne trouve pas rapidement la cause de ce problème, me disai-je encore, je vais de ce pas me pendre haut et court [sic].

Et puis j'ajoutai du même souffle, juste avant que de le perdre : j'espère découvrir que c'est une « panne » passagère sur Movable Type sinon je déménage. Quoi qu'il en soit, si c'est du sabotage, grand merci à vous. Et bon week end.

Mais ne voilà-t-il pas que passé minuit. Eureka. J'ai découvert la source du mal et ce n'était qu'une autre des maudites bizarreries de Windows. Dans pas longtemps, c'est promis, je ne jurerai plus que par saint Linux priez pour nous. Quoi qu'il en soit je suis retombée sur mes pattes, j'ai réfléchi et je suis simplement allée cliquer sur Affichage. Puis sur Codage. Ensuite j'ai sélectionné Europe occidentale (ISO) et tout est revenu à la normale. Ne me demandez pas comment ça se fait, mais ça s'était réglé tout seul sur utf-8. Logique. Comme quoi faut pas paranoïer trop vite.




24. patience
Le samedi 27 septembre 2003
estampe avec des oiseaux, de Hiroshige

9:30 heures : Fausse joie hier soir. Le bogue n'est pas réparé. Et ce n'est pas simplement une question d'ajustement d'affichage. J'écrirai donc à la main les codes iso pour les accents d'ici à ce que la source du problème soit découverte, et que les bizarreries soient éradiquées.
Heureusement que des anges et des fées veillent au grain et qu'ils ont accepté de m'aider parce que je suis totalement impuissante devant ce phénomène étrange. Toutes les pages archivées sont devenues illisibles. Snif.

Ceci est une page corrigée.

13:09 heures : On avance. Le validateur a mis le doigt dessus le problème. Il dit : The character encoding specified in the HTTP header (utf-8) is different from the value in the XML declaration (iso-8859-1). OK. C'est beau. Mais j'ai pas mis utf-8 dans le header. Nulle part. Fa'que je peux pas l'enlever. Retour à la case départ, donc.

J'en ai marre. J'ouvre la fenêtre et je balance le portable aux poubelles et le journal avec, Sir ? Yes Sir !

14:19 heures : Cherché sur Google. Lu des tas de textes sur l'encodage. Il semble que l'Unicode utf-8 soit la solution ? J'enlèverai donc la meta iso 8859-1 et j'installerai celle avec le "Content charset=utf-8", dans le header. Je peux pas faire pire que cet immense cafouillage.

14:26 heures : C'est fait. Eh bien oui, c'est pire. Serais-je dorénavant condamnée à taper mes accents à la main ? Non merci. Il fait beau. Je vais aller plutot aller jouer dehors. Annie, elle a plus envie de corriger.




25. à l'ouest du soleil
Le dimanche 28 septembre 2003
estampe avec des oiseaux, de Hiroshige

Quoi ? Le bogue est réparé ? J'avais tout essayé hier et ça n'avait rien donné. Le problème d'encodage semble s'être corrigé tout seul, mais je soupçonne plutôt le chevalier libre penseur du chèvrefeuille d'être passé par là ;p)

Quoi qu'il en soit, ça m'a fait un choc, vendredi, de voir le journal illisible sans que j'y sois pour quelque chose, et surtout sans que je puisse le réparer. Ça m'a donné à réfléchir, à saisir combien tout ce qui est réel et concret est éphémère. À lâcher prise davantage quand je n'ai aucun contrôle sur ce qui arrive. Yark.

Perdre ce journal, c'était un peu comme perdre une partie de ma mémoire. Ou comme si on avait souillé ou déchiré les pages du seul exemplaire d'un gros livre que j'aurais écrit pendant que quelqu'un était en train de le lire. Ce n'était plus qu'un objet souillé, brisé, malgré tout le soin et les précautions que j'avais pris pour le construire.

Je l'avoue, j'ai un peu paniqué. Et comme les petites souris, j'ai cherché partout une issue hier, et aujourd'hui aussi [mais pas beaucoup]. Heureusement que je pouvais enfiler un grand manteau et sortir dehors, au vent et à la pluie, et j'ai acheté des fleurs rouges et des blanches, des fleurs pour me laisser toucher et pour qu'elle ne souffre pas, jamais, et je continuerai de faire du ménage dans ma vie. De la place pour écrire les histoires qui sont encore au chaud au fond du coeur. J'ai donc accepté de laisser les codes bizarres en place, et accepté que, à la limite, ce journal et tout ce que nous pouvons écrire ou dire est éphémère. Et que seule la pensée, et les sentiments profonds, à soi, sont inaltérables.

Et puis toute la soirée et une partie de la nuit, j'ai lu un merveilleux roman de Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil. Un beau livre univers, un livre désir, l'histoire d'un amour impossible entre un homme et une femme, un amour qui dure toujours, avec des airs de jazz, un concerto de piano, et de la neige, et un long fleuve avec de l'eau claire.




26. à l'ouest du soleil [bis]
Le lundi 29 septembre 2003
lèvres rouges

À peine revenue du Japon de Murakami, je repars pour un voyage au bout de la Grèce avec Henry Miller et Le Colosse de Maroussi. Enchantement, dieux, ruines, voûtes étoilées et somptuosités marines, yeux bandés. Chancelante, je serai orgueilleuse, arrogante et satisfaite de mener la vie fausse et restreinte du citadin.

Tendresses. Nuits heureuses comblées de souverains plaisirs. Dans l'étouffante chaleur de l'été, en France, j'avais rencontré au marché de V. un homme aux yeux verts avec un grand chapeau noir. Il m'avait offert une coupe du vin de ses vignes. Après, le volant de la voiture brûlait les mains, il fallait mettre des papiers dessus, tout ce qu'on trouvait, pour conduire. J'ai revu l'homme. Il le fallait. Je voulais savoir si la seconde fois, ça me ferait pareil. Elle m'écrit : je suis retournée au marché et l'homme aux yeux verts [sans son chapeau] m'a donné du vin bourru, une bouteille sans bouchon, je pensais qu'il te l'offrait, et on l'a bu en pensant à toi, oui, oui.

Ah, la vie. Éphémère. Il faut marcher, toujours marcher, comme pour un long voyage au bout de la légèreté. Sans bagages, les épaules nues, parfumées, rejoindre l'éclair brûlant qui danse au fond de ces yeux-là. Se donner. Le corps et l'âme.

Construire pour jamais sa légende. Partir. Marquer le sentier avec des cailloux noirs pour ne pas revenir en arrière. Vivre jusqu'au bout une bel et bien folle histoire. Vivre. Tout. L'infini. Pour l'écrire. Rien. Hier. Relire les textes anciens pour la soif à étancher. Laisser l'homme aux yeux verts me toucher sans fuir. Vieillir encore. Prendre deux, cinq, dix amants. Oublier leur nom. Aimer les rides tristes, les rides qui rient. Épouser le cinquième, celui qui met le feu au ventre et l'aimer en pagaille. Cheveux lisses et noirs, longs, avec des fils blancs. Défaits. Bas de soie. Robe noire. Lèvres rouges. Danser. Dîner. Chuchoter. Maintenant.




27. voyage au coeur de la pomme. dedans
Le mardi 30 septembre 2003

Grosse journée. J'ai beau la brosser, la laver, la sécher et la parfumer,
la caresser, et refuser de la couper,
elle devient néanmoins trop lourde et beaucoup trop longue, et plus ça va, plus ça pèse dans le cou et sur le dos à force. Alors mes beaux et sages chignons ne tiennent plus en place. Il y a Drama en la demeure. Et en plus, ça devient épuisant de me promener avec une chevelure à la B.B des années soixante. Anyway, c'est fou. Il fut un temps – pas si lointain – où les soucis de la diariste et son chat étaient un peu moins superficiels et, avouons-le, légèrement plus profonds que l'épaisseur du cheveu. Mais là n'est pas la question. Y'en aura pas de facile. Dixit le grand Montaigne ? Non. Dixit personne.

Je rêve d'un bain de neige. Immergée de la tête aux pieds, avec ü. On rira des oiseaux sur la branche. On rira des futilités et des coupes de champagne qui se tordent de rire sur des plateaux d'argent. On pleurera sur notre autisme génial. On voudra tordre le cou des mots qui ont trop de pouvoir et dont on abuse sans vergogne. On se dira qu'on est deux larves et on se trouvera une pomme pour s'y lover chacun de notre côté du coeur. Au départ, on se dira : « chiche, le premier à attraper un pépin, les yeux fermés, se change en fourmi ». Alors je gagnerai, comme il se doit, ne suis-je pas la favorite, et je le prendrai dans mes bras pour le consoler d'avoir perdu, lui qui gagne tout le temps. Je lui dirai qu'on est tannés d'être des enfants gâtés. Qu'on en peut plus. Qu'on veut plus avoir raison jamais ni être cohérents. Parce que de toute façon on sait bien qu'on a toujours raison. Réussir tout ce qu'on fait, et tout ce qui va avec, c'est nul. On veut toucher le fond et on va y toucher. Pas plus tard que t'à l'heure. Avec nos pieds de larves.




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