15. la 5e question

Mon serveur n'étant pas prêt. La température étant toujours belle et néanmoins gelée. La neige ne tombant pas, avec du soleil en masse, je décidai donc en ce lumineux lundi matin de janvier de passer à la question suivante durant ma pause-café.

– C'est quoi la question m'dame ?

La question du jour, sélectionnée de façon totalement aléatoire - comme tout le reste - était « qu'est-ce que tu lis ». Et pour y répondre, je pigeai le troisième livre de la pile rapportée hier de la bibliothèque, en comptant de bas en haut. Je l'ouvris n'importe où et commençai à composer une petite dérive sur la page 376 :

Je lis accrochée à un portemanteau, dans un coin de la pièce. Je me retrouve debout au milieu de la chambre et je lis, dans ma combinaison jaune. Je m'efforce de rester calme. Le livre défait la bande qui retient ma combinaison. Je tente de l'en empêcher en gênant ses mouvements, mais il repousse mes bras. J'ai un mauvais pressentiment. Quand il retire la ceinture en tissu, il glisse ses mains sous ma combinaison et s'attaque à mon koshimaki. Cela m'affole. Mais au lieu d'ouvrir ma combinaison, il la referme et me dit de m'allonger sur les tatamis.

Le livre s'agenouille à côté de moi. Après s'être excusé, il écarte les pans de ma combinaison pour exposer mes jambes. [...] Il les écarte, glisse une main entre mes cuisses – une main longue et douce comme celle de x. Je me sens humiliée, ainsi exhibée ! Je mets mes mains sur mon visage. Je veux refermer les cuisses mais je m'en abstiens. En effet, je risque de prolonger ce contact en rendant la tâche difficile au livre. Aussi je reste allongée, retenant ma respiration. [...] À un moment donné le livre met ses deux mains entre mes jambes. Il finit par les retirer, referme ma combinaison. Quand j'ouvre les yeux, il s'essuie les mains sur une serviette.

Je lis Geisha. Hier j'ai lu le premier livre de Marc Levy. Et mis à jour la liste de mes lectures de janvier. Dans la page lectures.

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21. déception littéraire

Un deuxième matin où je me réveille et je me dis que ça ne va pas si mal. Je me dis que je pourrais être malade, folle, sans logis ou pire, complètement morte. Mais je vis. J'ai une santé que l'on dit de fer.

L'observation des êtres humains m'a permis de constater que les personnes très fortement constituées, autant sur le plan physique que mental, deviennent parfois autodestructrices.

Comme s'il fallait absolument avoir des carences ou des faiblesses, sinon des maladies, pour apprendre à se construire ou à se reconstruire, ou plus simplement à se maintenir en santé. Et je ne pense pas seulement au corps.

En après-midi, j'ai fait mes trois heures de bénévolat à la bibliothèque municipale. J'étais affectée au classement. J'ai de moins en moins de difficulté à m'y retrouver dans la littérature jeunesse. Ensuite ce fut la réunion avec la directrice pour la planification du cercle de lecture. Ce projet me tient à coeur et je me suis engagée à continuer, ce qui fut accepté, malgré le fait que je partirai probablement dans les prochains mois. Je suis contente. Le plus gros du travail préparatoire est fait et nous avons déterminé la date et le lieu des rencontres, il me reste seulement à téléphoner aux douze personnes inscrites pour les inviter à la première rencontre, le 23 février. Par la suite, après mon déménagement, je reviendrai pour faire l'animation, tout le reste peut se faire à distance [échanges par téléphone ou par courriel, recherches et commandes de livres, lectures, analyses, comptes rendus, etc.]

Avant hier j'avais arrêté de lire Salomé [de Weyergans] au tiers du livre. Hier soir je me suis indignée de mon manque de persévérance [ou d'ouverture?] et mon ingratitude, moi qui ai tant aimé Franz et François, et aussi Trois jours chez ma mère.

Alors je suis montée dans ma chambre très tôt avec un verre de vin rouge et Salomé, et ensuite je me suis glissée sous deux épaisses couettes et j'ai repris ma lecture en buvant une petite gorgée de vin de temps en temps.

Mais à un moment donné, un peu passé dix heures et demie, j'en ai eu assez de rencontrer le mot Salomé dix ou vingt fois sur la même page, et des bites et des glands qui se prennent pour des avions ou n'importe quoi. Mais ce n'est pas ça le pire, je reconnaissais ici et là de nombreux passages déjà lus dans les autres livres du même auteur, ou ailleurs. Ces gens prennent vraiment les lecteurs pour des imbéciles. Ok. Je suis peut-être une imbécile pour vrai. Mais ce narrateur qui a l'air de vouloir se déguiser et changer de personnage, et qui demeure toujours aussi vide de substance, mais imbu de son pénis et de son sperme qu'il exhibe partout autour de lui, même sur les écrans de cinéma, il ne m'intéresse pas. Il n'a pas réussi à m'intéresser à son discours. Je le trouve moche et même pas pervers. Même pas obscène. Horriblement complaisant. Surtout ennuyant à mourir.

J'ai refermé le livre à la page 178, en faisant toutefois l'effort d'aller voir un peu plus loin, un petit saut toutes les dix pages pour lire quelques paragraphes, juste au cas où le roman commencerait avant la page 299, la dernière. Eh bien non. Rien. Je n'ai pas trouvé de roman dans ce livre. Un récit autobiographique décousu et fantasmatique, oui, mais pas un roman.

Notez bien que je ne suggère à personne de ne pas le lire, au contraire. Je dis seulement ma déception, et quelque colère, de ne pas avoir été charmée par cette Salomé, moi qui l'ai admirée dans la Bible et ensuite adorée sinon adulée grâce à Oscar Wilde et à Flaubert. Vite, un exorcisme : relire Wilde. Relire Flaubert. Et la Bible.

Avec tout ça, j'ai changé encore une fois la présentation du blog que j'appelle toujours « mon journal on line ». J'ai trouvé ce design assez minimaliste mais très compliqué à traduire, modifier et mettre à ma sauce. On verra. On peut toujours revenir au cahier à reliure spirale si on se lasse de la branche de cerisier en fleur.

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28. les canons de la beauté

Autre look, autres moeurs. Et si tout cela n'était qu'un jeu ?

J'ai adoré le dernier gros roman [604 pages] que j'ai lu presque tout d'une traite : Ensemble, c'est tout, de Anna Gavalda. Du petit lait. De l'eau de rose. J'y ai déniché cet extrait d'un livre de poche [bizarre, aucune mention du titre ni de l'auteur], au sujet de Diane de Poitiers :

— Toute la cour – sauf Mme d'Étampes, bien entendu – était d'accord pur la trouver admirablement belle. On copiait sa démarche, ses gestes, ses coiffures. Elle servit, d'ailleurs, à établir les canons de la beauté, dont toutes les femmes, pendant cent ans, cherchèrent furieusement à se rapprocher :

Trois choses blanches : la peau, les dents, les mains.
Trois noires : les yeux, les sourcils, les paupières.
Trois rouges : les lèvres, les joues, les ongles.
Trois longues : les corps, les cheveux, les mains.
Trois courtes : les dents, les oreilles, les pieds.
Trois étroites : la bouche, la taille, l'entrée du pied.
Trois grosses : les bras, les cuisses, le gros de la jambe.
Trois petites : le tétin, le nez, la tête.

N'est-ce pas savoureux et fort joliment tourné ?

Cela dit, je me sens un peu plus légère grâce à ce livre, mais je ne joue pas. Ma colère s'est encore une fois adressée au journal, et je sais bien que ce n'est pas de sa faute ni de la faute aux blogs de la blogonatmosphère bigarrée tout entière si la maison est à vendre et si je n'aurai plus mon fleuve sous les yeux en me levant le matin. J'arrive à peu près à y penser et à me calmer. L'envie de monter au grenier et de balancer le portable par la fenêtre de la lucarne s'atténue. On va s'en sortir, une fois de plus.

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30. hors d'état de nuire

Je n'écris pas, je suis malade. Quelque chose comme une mauvaise grippe s'étant rajoutée aux soucis d'ordre matériel, le tout par-dessus une grosse peine, je me retrouve totalement hors d'état de nuire. Je prends donc le partie d'en rire, et parfois d'en pleurer. Que puis-je faire d'autre sinon attendre que la douleur passe, et que les nuages noirs s'éloignent.

J'ai beaucoup lu ces dernières semaines. Pris le temps de noter les titres dans ma liste de lectures, fort pratique pour garder une trace. Je me dis toujours : prends donc le temps de noter quelques mots, ce que tu retiens, apprends, aime ou n'aime pas de ces livres et puis je ne le fais pas, car je passe tout de suite à d'autres lectures, dans d'autres mondes.

Sauf pour certains livres, surtout s'ils sont à moi et qu'ils peuvent vivre avec moi quelques temps, je les relis et alors je note. Il y a cette biographie de Indira Gandhi. Paroles fort touchantes.

Quelque part dans ce livre, elle mentionne que les vêtements anciens étaient infiniment plus beaux que les costumes modernes. Elle ajoute que la jeune fille indienne passait des années entières à broder la jupe de son mariage. Jupe qu'elle finissait par porter pour le reste de ses jours, ou presque. Parce que le tissu était solide et la confection superbe, la jupe pouvait durer. Je dois être une incorrigible rêveuse pour en arriver à me laisser charmer par des choses pareilles. J'ai même trouvé des images de ce que j'imagine être ces fameuses jupe [dans Rien(s) à voir]

Pourtant, j'ai aimé m'approcher un peu des idées de cette femme, ce qu'elle pensait de la liberté et de l'indépendance des pays et des personnes, de la démocratie, du féminisme, de l'égalité des sexes, de l'éducation, de l'analphabétisme, des livres, de la violence, de la guerre, de la pauvreté, des religions et de la paix, et même de la méditation.

Madame Gandhi, dans ce livre, ce n'est pas quelqu'un qui prêche, c'est quelqu'un de bien. Pas seulement un chef d'état mais quelqu'un qui est, très simplement et avec une grande sincérité, soi-même.

De ce livre dont le titre est Ma vérité, je conserverai aussi ce paragraphe extrait d'un discours qu'elle a prononcé à l'université de Roorkee, le 18 novembre 1967 :

« La science combat la superstition. Le respect inconditionnel de tout ce qui est ancien est une superstition. L'idée que certaines races, religions ou castes sont supérieures à d'autres est une superstition. Croire qu'un système idéologique particulier à un moment de l'histoire a une valeur universelle est une autre superstition. La science en revanche va de pair avec le changement. Pour diverses raisons, la superstition affermit ses positions et trouve de nouveaux adeptes. Sans l'aide de la science, je pense qu'il y a peu d'espoir de vaincre ce virus qu'est la haine religieuse. Les savants et les hommes de science devraient se donner pour mission de répandre l'esprit scientifique afin que notre marche en avant ne soit pas entravée par la superstition. »

J'ai retenu également quelques réflexions issues de ses entretiens avec Tagore, notamment que la vraie liberté n'est « pas seulement la liberté au sens politique mais la liberté face à l'ignorance, la superstition, la bigoterie et la mesquinerie. »

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31. va où il te porte

Lus, en exergue du chapitre 24 de Seras-tu là, ces mots de Susanna Tamaro :

« Quand plusieurs routes s'offriront à toi et que tu ne sauras pas laquelle choisir, n'en prends pas une au hasard, mais assieds-toi et attends. Attends encore et encore. Ne bouge pas, tais-toi et écoute ton coeur. Puis, quand il te parlera, lève-toi et va où il te porte. »

C'est exactement ce que je fais. Attendre. J'attends. Et mon coeur ne parle pas. J'écoute. Ou peut-être je n'écoute pas. Pour écouter il faut se taire ? Mais pour se taire complètement et écouter, faut-il aussi arrêter d'écrire ?

Je crois que j'écoute mais il y a trop de routes et de chemins et de maisons et de villes. Et moi je dois être devenue tout à fait invisible.

Parfois le soir je lis à haute voix, toute seule dans la maison, je suis assise dans mon lit et je lis à haute voix les plus beaux passages des livres. J'entends et j'écoute ma seule voix meubler le silence lumineux de la nuit, je lis le coeur muet.

Je ne sais pas si ce sont les effets du virus, mais je me sens très accablée et comme abattue, et la tête trop lourde. Je prends des comprimés contre la fièvre et les céphalées et je sors. Je ne me sens pas assez forte pour chausser mes raquettes et partir dans les bois, mais je m'habille chaudement et je m'installe au volant de la voiture, l'après-midi, je mets de la musique et je roule sur les petites routes de campagne. Il m'arrive souvent de pleurer d'un seul coup quand je conduis. Je ne m'en rends pas toujours compte que des larmes chaudes roulent sur mes joues. Quelques sanglots longs et profonds et puis ça passe. Tout à l'heure je suis allée jusqu'à Saint-Pascal et Saint-Philippe-de-Néri, et puis en revenant j'ai vu une aurore boréale. Et le soleil brillant sur la neige, on aurait dit un lac de feu craché par un dragon dévorant le ventre de la plaine gelée. Ensuite à la radio la frêle et amoureuse voix de Chloé Sainte-Marie chantait la poésie de Gaston Miron : parle-moi parle-moi de toi parle-moi de nous j'ai le dos large je t'emporterai dans mes bras j'ai compris beaucoup de choses dans cette époque les visages et les chagrins dans l'éloignement la peur et l'angoisse et les périls de l'esprit je te parlerai de nous de moi des camarades et tu m'emporteras comblée dans le don de toi jusque dans le bas-côté des choses dans l'ombre la plus perdue à la frange dans l'ordinaire rumeur de nos pas à pas lorsque je rage butor de mauvaise foi lorsque ton silence me cravache farouche dans de grandes lévitations de bonheur et dans quelques grandes déchirures ainsi sommes-nous un couple toi s'échappant de moi moi s'échappant de toi pour à nouveau nous confondre d'attirance ainsi nous sommes ce couple ininterrompu tour à tour désassemblé et réuni à jamais. Tant de beauté en même temps, sur le coup j'en suis morte. C'était peut-être trop.

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38. ma dacha

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maison de Boris Pasternak, à Peredelkino

J'ai eu la chance de découvrir, avec le moteur de recherche search.com, la dacha de Boris Pasternak, à Peredelkino, petit village situé au sud-ouest de Moscou. N'est-elle pas magnifique, cette demeure dans la neige ? La photo, libre de droits, est de Bolesław Niemen. D'autres informations sur Peredelkino, et des images de l'intérieur de la dacha.

Coincée dans la lecture de mon gros roman russe, je n'avance pas, je m'enlise. Je m'entête. Avec une seule intention, celle de passer au travers. Relire au complet le Le docteur Jivago de Pasternak. Ne pas l'abandonner à son triste sort de vieux livre de poche magané que plus personne veut lire et qui m'a couté une piastre et quart sans taxe à la bibliothèque municipale. Pourquoi ils ont rejeté ce livre, je l'ignore. Peut-être l'ignorent-ils eux-même d'ailleurs. L'exemplaire a peut-être été jugé surnuméraire, inutile ou inintéressant.

En 1958, Boris Pasternak obtenait le Prix Nobel de littérature pour son roman, mais sous la pression soviétique il n'a pu l'accepter. J'avais lu Le docteur Jivago vers quatorze ou quinze ans et je réalise aujourd'hui que je n'y avais pas compris grand-chose mais ce n'est pas grave, je l'avais aimé et ça m'a donné l'envie de le relire maintenant. L'histoire est à suivre quand j'aurai fini.

Étant officiellement en recherche d'emploi, je n'avance pas très vite à mon goût non plus. J'ai passé une première entrevue vendredi, pour du travail dans la région, et je crois que je ne suis pas tout à fait la candidate qu'ils veulent. Simple impression que le courant n'a pas passé et je n'ai pas envie et ne suis pas trop à l'aise d'en raconter plus long publiquement.

Sauf à dire que j'ai peut-être eu tort de parler de moi comme personne parce que j'y vois un lien avec ce travail et eux sans doute que non. Ils ne m'ont donné aucun feed back, mais après l'entretien ils ont photocopié mes diplômes, pris ma liste de références et fait compléter un questionnaire contenant des info. personnelles et médicales hyper détaillées ; et pour conclure la secrétaire est venue me dire que j'aurais un appel téléphonique si c'est oui et une lettre si c'est non. Elle m'a laissée seule dans une petite pièce pour compléter cette paperasse que je devais laisser là dans une enveloppe et repartir sans personne pour me raccompagner. N'ayant aucun sens de l'orientation dans les hôpitaux, je me suis perdue dans les dédales de couloirs étroits et drabes. J'avais tout de même envie de rire tout le long de cette rocambolesque aventure en souhaitant silencieusement la bienvenue à notre chère madame strohem dans le merveilleux univers kamouraskafkaïen avec bien de sssss à la fin.

Je me demande encore si je les ai intéressés ou si je les ai ennuyés profondément. Ils ont peut-être eu de la difficulté à placer mes expériences et compétences dans les petites cases du questionnaire d'entrevue que je connais pas coeur. Bof. J'ai l'impression que si le fameux « courant » n'a pas passé, c'est que j'aurais sans doute dû me taire avec mes propos sur la place à faire à la littérature dans ma vie, comment concilier écriture et boulot, l'art, etc. On m'a tellement dit que j'étais secrète, et réservée, j'ai opté pour la transparence et je crois que ce n'était pas souhaité ni attendu. Que j'ai passé pour une hurluberlue, voire même une illuminée.

Bref, j'arrive à mardi midi et je n'ai pas encore de réponse. Si le téléphone ne sonne pas aujourd'hui, demain je ferai des appels pour me booker des entrevues la semaine prochaine à Montréal. Là-bas, ça ne traîne pas, quand ils te veulent, ils te le disent tout de suite. J'ai parfois décroché des contrats par téléphone, les gens me connaissent et c'est tellement plus facile.

Je me demande si je ne vais pas procéder dès aujourd'hui, et refuser d'attendre un appel qui ne viendra peut-être jamais. Je n'ai jamais aimé attendre. Jamais pu. Ça me tue d'attendre. Combien de temps faut-il attendre ? C'est peut-être à moi de choisir si je veux travailler avec ces gens-là ou pas. Je veux bien travailler, mais qu'on me laisse au moins écrire et rêver.

Je suis très consciente que si je pars travailler dans la grande ville, ma maison deviendra une dacha. J'y reviendrai de temps en temps les week-ends, et pour les vacances. Je ne vis pas cette réalité comme une catastrophe. Bien au contraire. Parce que ainsi, je ne serai pas obligée de la vendre et j'aurai mon coin de nature bien à moi pour cultiver des fruits et des légumes. Ma dacha.

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39. quand tu liras

Quand tu liras la maison sera silencieuse. Et tu liras la tête penchée, silencieuse. Quand tu liras, je te verrai tout entière. Et tu seras tout pour moi. Et la maison ne sera jamais vide, ni toi.

Il y a tout en nous. Il y a quelqu'un. Il y a en nous une attente de toutes les couleurs et de toutes les formes du ciel et de la mer, de la terre et des forêts, une attente de toutes les couleurs des yeux et de la peau et des cheveux et de tous les pelages et plumages. Elle est l'attente de toutes les choses et des mondes et des autres. Elle est en nous, patiente comme les pierres et les glaciers. Impatiente comme l'air, le vent, les éclairs et les étoiles filantes. Elle ne ressemble à rien, sinon peut-être à l'extrême pointe d'un désir. Cette attente a toujours été là. Nous avons toujours porté en nous l'autre et le monde, quelqu'un. Dans l'enfance nous n'étions rien et la mère était le maître de nos domaines – quelque chose comme un champ d'herbe verte ondoyant au soleil.

C'est avec le début de l'enfance que l'attente a commencé. C'est après notre mort que nous avons fini d'attendre.

Quand tu liras cette page du journal, j'aurai relu plusieurs fois la page 83 d'Une petite robe de fête, de Christian Bobin *. J'aurai refermé le livre, et j'aurai recopié la page 83, après l'avoir d'abord réécrite à mon idée et à mon désir. Pour toi.

Je crois que nous avons tout à fait le droit de réécrire et corriger les textes qui nous semblent faux. J'aurais pu m'inscrire en faux [expression que j'ai toujours trouvé archi comique], et le faire en élaborant toute une thèse. J'ai plutôt choisi l'exercice de style, selon un procédé littéraire qui n'est pas nouveau et que je n'ai pas inventé. Mais pas facile. Si l'auteur avait remplaçé son nous par un moi ou un je, j'aurais peut-être mieux compris et accepté son point de vue. Il a tout a fait le droit de penser qu'il n'y a rien en lui.

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* Il n'y a rien en nous. Il n'y a personne. Il n'y a en nous qu'une attente sans couleur et sans forme. Elle n'est l'attente d'aucune chose. Elle est en nous comme de l'air mélangé à de l'air. Elle ne ressemble à rien, sinon peut-être à l'extrême pointe d'une lassitude. Cette attente n'a pas toujours été là. Nous n'avons pas toujours été rien, personne. Dans l'enfance nous étions tout et dieu n'était qu'une part infime de nos domaines – quelque chose comme un brin d'herbe dans un pré.

C'est avec la fin de l'enfance que l'attente a commencé. C'est après notre mort que nous avons commencé à attendre.

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47. le coeur à l'endroit

J'étais au lit avec un livre et je lisais. Un trop beau récit que je souligne, je note dans les marges, j'arrête de lire et je relis, je regarde le ciel. Je lis La Fabrication de l'aube, un magnifique et trop beau pour être vrai récit, je l'ai déjà dit mais tant pis je le répète, de Jean-François Beauchemin.

Il n'est que huit heures et trente-neuf du soir et c'est vendredi. Il faut absolument que j'arrête de ne pas écrire sinon je deviendrai complètement folle. Mais ça, c'est impossible parce que je le suis déjà. Je redescends donc pour allumer des bougies, les lumières, et le portable. Et encore je regarderai dehors. J'ai toute ma vie passé beaucoup de temps à regarder dehors. Le soleil s'est couché juste un peu avant que je ne monte dans ma chambre pour faire comme lui. Le ciel est maintenant gris bleu gris assez foncé avec une large bande allant du jaune crème au rose tendre sur la ligne d'horizon.

Il faut absolument que je me remette à l'écriture sinon je vais en mourir. Je deviens irritable, impatiente. J'arrive tout juste à garder à jour ma liste de lectures, mais au moins je lis. Normalement je reviens à la campagne le jeudi soir et j'allume un grand feu dans la cheminée. Ça me calmait et me faisait du bien, cela me ramenait à la vie, en quelque sorte. Je n'ai plus de bois de chauffage. Plus un seul petit billot. Demain sans faute il faudra que j'en trouve, que j'en fasse livrer. Il fait encore assez froid.

L'herbe a poussé. Il y a des petites fleurs blanches. Deux plants de roses trémières sur quatre ont survécu à l'hiver. Les tiges des pivoines, des lis et des iris émergent et se dressent. Je suis consciente d'écrire en vrac comme à la volée, ou comme si je fouillais dans un bocal rempli de biscuits, de bonbons et de friandises. Les tulipes et les lilas sont encore en boutons. Je pioche ma vie et j'en rapporte n'importe quoi. Je suis rentrée de la ville assez tard, j'ai attendu jusqu'à dix heurs et demie le chèque pour mes honoraires des deux dernières semaines d'avril, et le facteur ne l'avait pas. Je me suis mise un peu en colère, et surtout j'étais tellement déçue que j'en ai pleuré deux trois larmes brulantes puis glacées que j'ai laissé sécher sur place. J'ai trop de factures à payer, je n'y arriverai pas. J'ai roulé vite, trop vite. Trimer dur sans être payée dans des délais raisonnables, ce n'est pas possible. Pour toutes sortes d'autres irritants, et surtout parce que je ne trouvais pas de bonnes raisons de continuer, j'ai mis fin à ce contrat au début de la semaine dernière : un mois d'avis. Il me reste deux semaines à faire et ce calvaire sera terminé. Je n'aurai qu'à travailler ailleurs, voilà tout.

En arrivant, j'ai dormi deux heures. Puis je suis sortie acheter à manger pour mes deux jours ici. Sur la route jusqu'à l'épicerie, juste une chanson. J'ai chanté On a dark desert highway, cool wind in my hair/Warm smell of colitas rising up through the air/Up ahead in the distance, I saw a shimmering light/My head grew heavy, and my sight grew dimmer ; le reste est trop fou mais je le chante pareil jusqu'à la fin. J'ai souri, jasé avec des voisins, à des connaissances au village, et ça m'a redonné des forces. Welcome to the hotel california/Such a lovely place/Such a lovely face/Plenty of room at the hotel california/Any time of year, you can find it here (The Eagles). Cette chanson, je ne sais pas ce qu'elle a, elle réussit toujours à me faire du bien, elle me remet tout à fait le coeur à l'endroit.

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66. je vous souhaite la pluie ?

Lors de ma dernière tournée de bouquinage à la petite librairie du village, je suis tombée tout à fait par hasard sur le livre d'un écrivain que je ne connaissais pas, Élizabeth Tchoungui.

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Je cherchais un autre livre et je l'avais d'ailleurs trouvé, j'avais également déniché - toujours par le plus grand des hasards, j'aime ça - un super bouquin à offrir à l'un de mes amours chéris à Noël et je faisais le pied de grue dans la mini file d'attente pour passer à la caisse avant de repartir dans ma montagne mordue par le froid glacial du premier décembre le plus enneigé de ma vie quand je me suis mise à bouger et à regarder partout et puis en me retournant je me suis trouvée face à face avec le rayon des livres de poches et juste sous mes yeux, ce visage brun mangé par deux grands yeux noirs et l'un de ces rarissimes titres en jaune : Je vous souhaite la pluie.

J'ai regardé le bel objet, je l'ai touché et hop, je l'ai capturé. J'ai lu la quatrième de couverture, feuilleté, lu quelques passages ici et là. Il s'en dégageait une grande douceur, comme une lumière chaude et des mots, des tournures de phrases teintées par la langue fière et forte des sorciers, soeur jumelle de celle parlée par mes amis Franco-Camerounais de Montréal, des rires et du soleil, des odeurs.

Quand mon tour est arrivé de passer à la caisse, je lisais l'incipit du deuxième chapitre :

« La nuit tomba à la manière d'une nuit africaine, comme un couperet. »

J'ai mis le livre de Tchoungui dans ma pile. J'ai payé et je suis rentrée à la maison. Le livre était à moi, tagada.

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