5. des pages fantômes

Pas fait d'images. Même pas mis le nez dehors. Pas fait les pages que je voulais faire non plus. Il s'agissait de mes nouvelles rubriques de pages, toujours en chantier, mais ça cogite.

Alors vu que les pages ne sont pas écrites, je pigerai une deuxième fois dans Lector in fabula, pour répondre à la question du : qu'est-ce que tu fais.

J'ouvre le livre n'importe où, et cette fois je tombe à la page 268, en haut il y a un nouveau chapitre, le 11.6., intitulé : "Promenades inférentielles et chapitres fantômes".

J'ai bien failli m'étouffer. Alors qu'est-ce que je fais ? Je fais une fabula. Entre midi et 15 heures, cinq pages. Puis j'ai commencé à embouteiller le vin. Mais j'y ai d'abord goûté. Pas mal, mais il a besoin de vieillir encore.

Je fais la fabula. Un événement succède à un autre dans le temps. Je fais avancer le lecteur dans ses prévisions. Je fabrique de toutes pièces des disjonctions de probabilité. Je fictionne des petits chemins que les futurs lecteurs écriront tout seul comme des chapitres fantômes.

Je fais comme dans les films :

Un homme et une femme s'embrassent, l'éphéméride est effeuillée en accéléré et on voit un bébé dans un berceau. Que s'est-il passé entre temps ? Le texte, mécanisme très paresseux, a laissé au lecteur le soin d'accomplir une partie de son travail et il est persuadé que le lecteur a fait ce qu'il devait faire.

Je ne fais pas une fabula très simple. Je ne situe pas tout le temps les événements dans une succession temporelle gentiment ordonnée. Je fais des anticipations. Je fais attendre. Je fais des retards. Je me fais la lecture de la fabula et je relis et relis et je vois si je laisse assez de vides à remplir.

Je fais une fabula. Je fabrique des fantômes.

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27. notes

Matinée à butiner dans la paperasse ici et là. À fouiller dans les notes. Les petits mots scribouillés partout où ils n'ont pas leur place.

Je fais le tri. Ces phrases-là s'infiltreront dans le roman, chapitre en cours. Des calculs. Des nom et prénom inspirants sortis de nulle part pour un futur personnage [Geneviève Singer], je les garde.

Cette autre enfilade de lettres et de points c'est une adresse email. Classée avec les autres. Les pruneaux et la cire pour les skis de fond seront inscrits sur la liste des courses à faire [encore].

Et ceci sur le coin d'une serviette de table en papier : Si je n'écrivais pas, je deviendrais si légère, le vent m'emporterait. C'est de moi ? Me souviens plus.

Et il y a une feuille blanche. Au milieu c'est écrit : Geisha, pp. 441, 472. Relire ce qu'il y a là que je voulais noter. D'abord cet extrait de lapage 441 :

– Je ne cherche jamais à vaincre mon adversaire, mais à saper sa confiance, dit-il. Un esprit envahi par le doute ne peut se concentrer sur le meilleur moyen de gagner. Deux hommes sont égaux tant qu'ils ont la même confiance en eux-mêmes.

Et maintenant celui de la page 472 :

Ce jour-là, je compris qu'il est dangereux de se focaliser sur ce qui n'est pas. Et si je passais ma vie à attendre un homme qui n'allait jamais venir, pour me dire à la fin, que je n'avais profité de rien ! Tout cela pour avoir songé au président, même dans les pires moments ? Mais si je m'arrachais à sa pensée, comment survivrais-je ? J'aurais l'impression d'être une danseuse qui répétait un ballet depuis toujours, pour ne jamais se produire en public.

Le reste de ces notes ne sert à rien : recyclage. Une vraie furie, ce vent. Enfin l'hiver est là avec ses gros froids coupants comme je les aime, et de la poudrerie. Mais trop peu de neige.

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43. tranquille dimanche

La campagne est belle tôt le matin. Encore plus belle vers six heures du soir. Je me dis qu'elle n'a peut-être jamais été aussi belle. La corneille noire n'a pas arrêté de virer-voleter et de se poser ici et là tout la journée en poussant alentour ses croassements rauques et ses froufroutages d'ailes bleu noir éblouissants. Le soleil allumait des grands lacs de lumière jaune pâle sur la neige dont la surface s'est changée ces jours-ci en une fine glace cassante et craquetante sous les pas.

Une campagne qui n'a jamais été aussi belle à part peut-être au plein mitan de l'été, quand les fleurs et les insectes s'en mêlent, quand les abeilles bourdonnent en butinant leur miel, et quand les cigales et les pic-bois envahissent les arbres et les branches avec leurs lancinants et glorieux concerts.

Ce fut un dimanche paisible, et heureux. Tranquille. Un peu de lecture, du rangement, de nombreux coups de fil et des échanges de courriels pour ma recherche d'un pied à terre en ville. Je n'ai encore rien signé. Mais il se trouve une petite perle rare [une reprise de bail] sur la rue des Érables avec une terrasse - et je la veux. Je l'aurai, vous pensez ? Qui peut savoir. Une de mes bonnes fées a couru la ville pour moi, elle en visité d'autres, elle a préféré celui-là. Comme elle sait très précisément ce que je recherche, elle a dit : cet appart. là, je sais que tu l'aimeras.

Par conséquent, demain, je complèterai le formulaire [il faut maintenant faire des demandes écrites et donner des tas d'informations personnelles pour louer des trous à rats qui bien souvent s'avèrent insalubres ou presque, quel monde avons-nous construit, dans quel monde acceptons-nous de vivre, qu'est-ce que je cautionne et perpétue comme folie bureaucratique en acceptant cette procédure paperassière qui générera une enquête de crédit et des demandes de références et tout, c'est l'horreur, je n'ose pas y penser. Mais oui me direz-vous, il faut bien que les propriétaires se protègent et vous aurez raison. Sauf que tout cela est tellement lourd et compliqué, et je persiste à croire que nous n'avons pas besoin de tout cela parce que ça s'étend et que ça prend des proportions interminables. Et l'interminable, c'est l'éternité. Ou une forme de. Certains disent que ça n'existe pas, l'éternité. En fait ça existe peut-être, parfois, et ça dure juste deux jours dans une vie, ou dix mille ans après une vie. Alors dans un cas comme dans l'autre l'éternité c'est très très long à traverser jusqu'au bout, si traverse il y a, pour voir de ses yeux vu de quoi cela est fait, surtout les derniers milles, on trouve toujours ça long sans bon sens une éternité. Mais bon], j'irai toutefois déposer le formulaire dument complété dans la boîte aux lettres du jeune homme qui cède son bail pour cause d'amour fou. Il quitte l'appart. de ses rêves pour s'en aller habiter avec sa nouvelle flamme _ . Pov'tit chien.

J'ai voulu tout planifier et préparer un départ pas trop stressant demain matin, pour arriver à Montréal reposée après quatre heures de route, ça se peut, ça ? Il a fait encore beau soleil toute la journée. Le fils de mes voisins d'en face, dix ans à peine, a entaillé la rangée de vieux érables à sucre abandonnés en bordure d'un vaste champ de maïs qui semble n'appartenir à personne, un grand champ en pente douce devant la maison. Je l'ai vu sortir de chez-lui, il était sept heures du matin et il courait déjà, le pied léger comme une biche, d'un érable à l'autre et il se penchait la tête au dessus des seaux en métal argenté qui brillaient au soleil, joyeux. Il courait pour voir si la sève avait commencé à couler, s'il y avait enfin de la bonne eau sucrée à cueillir.

Dans la région, ils ont annoncé la venue de l'eau d'érable pour le 26 mars. Pour une fois, l'eau ne tombera pas du ciel, mais elle montera, elle se fera un chemin dans ces arbres-là en partant de sous la terre. Mais le lundi 26 étant jour d'élection, les érables feront-elles pause électorale nationale ? J'espère que non. C'est pour ça [le jour d'élection] que je n'ai pas pu me rendre à Montréal pour visiter des appartements aujourd'hui, le dimanche étant là-bas le jour béni pour visiter les sous-locations ou les cessations de bail car les heureux locataires sont invisibles la semaine, puisqu'ils sont au travail [maudit que c'est compliqué la vie des fois]. Bref je suis restée ici parce que je veux aller voter avant de partir. Ils disent qu'on aura un gouvernement minoritaire. Je m'en doute, à force de l'entendre dire à toute heure du jour aux informations. Mais voilà. Chaque personne qui vote peut changer quelque chose à cette histoire-là, puisque les statistiques ignorent - forcément - ceux qui ne votent pas.

Les bureaux de scrutin ouvrent à 9h30, j'y serai. Une fois ma croix tracée dans la « bonne case » je prendrai le chemin de la ville en espérant que ce seul petit signe que j'ai tracé sur une feuille contribuera à construire un pays. Un vrai Québec libre ce n'est pas le rêve d'une poignée de poètes et d'intellectuels, ça se peut.

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44. re.naissances

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Je pense que ma corneille a eu des petits bébés corneilles.

J'ai trop peu de temps devant moi pour écrire le journal cette semaine. Je viens d'apercevoir une de mes corneilles dans le champ derrière la maison, entourée d'une quinzaine de petits oiseaux noirs. Quel est le nom du petit de la corneille ? Pas le temps de chercher. Je pars dans quelques minutes pour la bibliothèque. Je crois que cette fois-ci je serai affectée au classement. J'aime beaucoup ranger les livres sur les rayons, cela me permet de les feuilleter un peu avant pour voir de quoi ils sont faits, de les sentir et de caresser les plus beaux. J'en trouve aussi, pour de nouvelles lectures. Je n'ai pas lu beaucoup depuis le 20 mars, presque pas de la semaine, sauf les journaux.

J'ai enfin trouvé un petit studio meublé, avec tout ce qu'il me faut et même l'internet, c'est parfait, et pas loin du marché Jean-Talon. Malheureusement il est déjà loué en mai, alors je l'ai pris pour avril et je continue mes recherches. J'ai signé le contrat de location mardi soir et je suis rentrée mercredi. Beaucoup dormi. C'est officiel, les érables ont commencé à couler. J'ai un appart. à visiter demain midi, alors je repartirai pour la ville dès huit heures demain matin, quelque chose de plus grand, sur le Plateau. Mes bagages sont prêts, sauf le sac avec le contenu du frigo, que je ferai au dernier moment. J'apporte des vêtements pour quatre jours, ma couette en duvet et une housse rouge à fleurs blanches, mes oreillers et différents objets pratiques pour décorer et une nappe jaune, des serviettes de table, des livres etc., et mon bol à café. Je devrai m'habituer à vivre temporairement dans deux maisons. Me voilà donc en garde partagée... J'ai hâte de commencer à travailler lundi matin. Et aussi de rentrer jeudi soir. C'est fou ce que j'ai de choses à écrire quand le temps manque. Déjà 13 heures 40, faut que je me sauve.

| | courrier (1)


46. ...jusqu'à demain

Voilà un autre week-end qui s'achève, je repartirai vers la ville en fin de matinée. Beau soleil toute la journée de vendredi, un peu de temps gris et frais hier. Écrit. Dessiné. Et ce matin, re-soleil.

J'avais espéré un peu de pluie pour mon samedi. J'aurais fermé les rideaux, me serais installée devant un feu flamboyant, allumé des bougies. Je me suis promenée dans le jardin et devant la maison. Me suis rendue au centre de jardinage, acheté de la semence de gazon « rustique », des sacs de terre noire et de l'engrais bio. sans phosphates, de la semence de trèfle blanc et des gants de jardinier. Ceux de l'an dernier sont tout déchirés.

Beaux couchers de soleil multicolores. Arbres couverts de minuscules bourgeons. Les crocus sont déjà flétris. Ils étaient en boutons il y a une semaine, je les aurai admiré durant une seule journée. Il y a des merles au ventre rouge qui volent partout. Les petits trognons rouges et verts des pousses de rhubarbe et d'asperge percent le sol, déjà.

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Deux jours, de deux à sept heures j'ai lu Colette. Deux jours de paix savoureuse. « Je me suis couchée dans l'herbe pour écouter chanter le vent... »

Le travail à Montréal est toujours aussi épuisant. Dimanche dernier je me suis installée dans un nouvel appartement, un trois pièces sur la rue Garnier, entre Mont-Royal et Gilford. Très douillet, avec une petite cour. Silencieux à souhait. Je pourrais dormir comme une bienheureuse, mais voilà que le stress me réveille, et je connais bien la cause de ce stress. J'ai songé à quitter ce travail et revenir à la campagne, mais c'est une décision lourde de conséquences. Je me suis donné jusqu'à demain pour réfléchir encore et faire un choix.

J'écris cette page au petit matin, en me levant. Il me reste à boire un café, à manger un peu. Et avant de repartir vers la ville, et de rouler quatre heures sur l'autoroute tranquille du dimanche, je sortirai marcher pour « écouter chanter l'herbe des champs... », et je suivrai les conseils qu'elle voudra bien me souffler à l'oreille.

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48. tchirili, tchirop, tchirop...

J'ai été réveillée à l'aube par le chant d'un merle. Un drôle de chant unique et triomphant, puis l'oiseau s'est tu. La fenêtre était restée ouverte. L'air sentait déjà bon, la rosée. Et je me suis rendormie.

Une colonie de merles au ventre rouge s'est établie autour de la maison. Ils ont dû construire leurs nids dans les arbres. Ça vole partout. Celui de ce matin devait annoncer le beau temps. Le soleil brille. J'avais oublié que le ciel pouvait être aussi bleu.

J'ai commencé à bêcher le potager à la main. Même si je porte mes gants, je me suis fait quelques ampoules. Alors j'arrête, je me repose dans la chaise longue turquoise. Je bêche avec ce qu'ils appellent par ici une fourche à fumier. À la campagne, personne [ou presque] ne mâche ses mots. Donc, ma fourche à fumier toute neuve est équipée de cinq dents en métal, fines et allongées. Je la plante dans le sol, je soulève une motte de terre et elle s'effrite, libérant cailloux, racines des pissenlits et chiendent renaissants. Je n'ai qu'à prendre les petits bouquets verts déracinés et à les placer dans la brouette. Les cailloux dans un seau. J'avais oublié que le jardinage pouvait être aussi douloureux. Pour le corps. Mais ce n'est pas grave. Demain je ne sentirai plus rien.

Voilà la première tulipe. Jaune. Il y en aura aussi des roses, mais les roses prennent leur temps. Et le chant du merle.

2007.05.19_premiere_tulipe.jpg

Le chant du merle d'Amérique, c'est ça...


On trouvera des informations sur le merle d'Amérique, que nos ancêtres appelaient « rouge-gorge », dans Faune et flore du pays.

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49. tire-toi une bûche, dit-elle

Aujourd'hui c'est jardinage. Il fait très chaud, un peu trop. Mais comme je n'ai aucun contrôle sur le thermostat géant de ma chère terre, je reste zen et au lieu de me plaindre, je profite de la bonne chaleur et du soleil, je porte des vêtements plus légers. Je prends des pauses fréquentes et je bois de l'eau, la maison est toujours fraîche alors quand j'ai trop chaud, j'entre me reposer. Je tente de m'accommoder de la canicule précoce. Hier soir il y avait même du smog.

J'ai repris dès sept heures ce matin le bêchage là où je l'avais laissé samedi dernier. J'arrive donc au tiers du travail à faire, je ramasse les cailloux et les herbes adventices, je continue de préparer le grand potager pour y ajouter l'énorme tas de compost qui a été livré en mon absence par le centre de jardinage de la famille Desjardins (des gens hyper gentils qui m'aident énormément). Je n'ai même plus le temps de photographier mes belles fleurs. Il y a toute une rangée de tulipes jaunes, quelques tulipes rose pâle et une seule rouge au pied d'un petit érable. Les myosotis sont arrivés, mais le lilas n'a pas encre fleuri.

Une fois que j'aurai fini le bêchage, j'étalerai les amendements et un des fils Desjardins viendra passer la bêche mécanique, je crois qu'ils appellent cet outil un rotoculteur mais je n'en suis pas certaine, et puis je m'en fiche un peu du nom de ce bidule, du moment que ça fait le travail on va pas se mettre à chipoter dans la terminologie.

Et comme ça, quand la terre sera bien meuble et bien émiettée, je pourrai tracer les rangs et les sillons bien droits – je tends une corde entre deux petits piquets et je suis le trajet, c'est facile. Et ensuite enfin, enfin je vais semer et planter. J'ai hâte.

Cette année je me suis amusée avec les plans du jardin. J'ai tout viré de bord. Et j'ai prévu de semer et planter certains légumes dans des formes rondes et triangulaires, d'autres dans des carrés et il y aura des espaces pour des fleurs au travers des légumes et ça fera un plus joli jardin avec du style, j'installerai un point d'eau, et des petites buches pour s'asseoir et cueillir (tire-toi une bûche, dit-elle).

Curieusement, quand je travaille dehors, l'envie me prend toujours de tenir ce journal, alors je rentre et j'écris quelques mots. J'aimerais écrire ici plus souvent et je vais me donner du temps pour le faire. Je rêve encore à une mise en page plus belle. Il y aurait un ménage fou à faire dans mes archives, encore. Tout un travail de maintenance, que je néglige, et qui doit laisser des traces en tout cas des ennuis et inconvénients bien désagréables aux lecteurs qui passent par ici, si toutefois il en reste deux ou trois. Bientôt, très bientôt je mettrai de l'ordre dans ce fourbis.

Depuis deux semaines, j'avais mis les petits tubercules de pommes de terre à germer dans un coin de la cuisine. Logiquement, je devrais les planter (des rouges Chieftan et des blanches Kennebec) ce week-end, s'il ne pleut pas, et si j'arrive à finir de préparer la terre.

J'ai pu rentrer à la maison hier soir. L'appartement de Montréal, même s'il est superbe, en plein milieu du Plateau Mont-Royal et très confortable, ce n'est pas et cela ne pourrait remplacer « ma maison ». Le bonheur que j'ai à me retrouver ici quand j'arrive, cela ne se dit pas.

Je souffre de la ville, et quand je vis là j'étouffe un peu, ma campagne me manque. Je manque d'air, et de ciel et d'eau, et des arbres, de tout. Je commence à me sentir bien quand je vois le fleuve, et encore mieux quand j'aperçois la chaîne bleutée des Appalaches.

Et puis quand je quitte l'autoroute et que je monte la côte, quand je tourne à droite et que j'aperçois la maison dressée blanche et fière sous les érables et les pins géants, avec ses rangées de fenêtres et la mignonne petite lucarne du grenier, je m'arrête et stationne la voiture dans le petit chemin pavé. Une fois debout sous le grand sapin, je ressens toujours un curieux vertige. Je regarde le fleuve, je me remplis les poumons comme une bienheureuse étourdie.

Je sors les bagages, les sacs avec les provisions pour la route, ma bouteille d'Évian, et je raccroche à mon épaule la lourde sacoche noire avec le portable dedans, je monte les marches, mets la clé dans la porte, je pousse un peu. Long soupir, je suis arrivée, héhé.

Hier, j'ai trouvé un peu de bois et j'ai pu allumer un feu. C'était torride dehors mais froid en dedans, glacé. Je me suis roulée en boule sur le canapé rouge et je me suis vite endormie. Il était huit heures et demie. Après-midi, j'ai mon travail bénévole à la bibliothèque, trois belles heures en compagnie des livres et des lecteurs de livres affamés qui en cherchent, miam.

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51. au coeur de son jardin

Je profite du beau temps pour travailler dehors. J'ai presque fini de semer et planter les légumes, les fleurs et les fruits qui embelliront mon été et amèneront de la bonne nourriture dans mon assiette et dans celles de tous ceux à qui j'en offrirai en cadeau. C'est encourageant de dire que j'ai presque fini, mais il m'en reste encore beaucoup à faire.

Toute la matinée, j'ai fini de planter les tomates, j'ai semé des petits pois, et des haricots verts et des jaunes, et puis j'ai repiqué des jeunes plants de haricots verts en éclaircissant ceux que j'avais semés il y a deux semaines. J'ai aussi mis en terre des poivrons verts et des rouges. Et aussi des courgettes, des concombres et des melons, et six plants de céleri. Ces légumes-là sentent vraiment bon. J'ai biné le sol autour des plantes déjà semées ou qui se sont re-semées toutes seules depuis l'an dernier. Les roses trémières sont en boutons, enfin.

J'ai dû me résigner à faire abattre un de mes trois vieux érables qui n'avait pas produit une seule feuille l'été dernier. Ce printemps non plus. Les corneilles aimaient bien s'y nicher. Et moi, je n'arrivais pas à accepter l'idée qu'il était « vraiment » mort. Alors j'ai attendu pour voir s'il lui repousserait des feuilles cette année. Comme la plupart des gens que je connais, je sais bien que la mort est évidente, je sais qu'elle est l'aboutissement incontournable de toute vie et qu'elle peut survenir à n'importe quel moment, je sais bien que chaque personne, animal ou chose finira par mourir un jour. Mais comme tout le monde, je fais comme si de rien n'était. Je chasse cette réalité de la mort au loin, très loin de moi. Et quand une personne ou un arbre meurt, on est triste et surpris, incrédule. Muet, presque bouche bée. Étonné. Ou secoué, ébranlé, jusqu'au coeur de son jardin.

Les pivoines devraient fleurir d'un jour à l'autre. Un seul lis a fleuri, il est jaune et tout petit, peut-être à cause de la sécheresse. Il n'a pas plu depuis plusieurs jours, je ne sais pas combien. La plate-bande ronde que j'ai aménagée, au printemps 2006, sous le bel olivier Bohême (nom botanique : Elaeagnus angustifolia) s'est recouverte de quantités d'ancolies dansantes au bout de leur tige élancée, elles recourbent leurs cloches mauves vers la terre en fin d'après-midi. Dommage que je n'aie pas pensé à faire quelques photos avant que les pétales ne commencent à tomber.

Les hommes qui ont abattu l'érable ont débité le tronc et les branches pour en faire du bois de chauffage. Ils n'ont pas refendu les grosses buches du tronc. Ils les ont laissées là, sur le bord de la clôture, cordées les unes sur et contre les autres. Au lieu de les faire débiter tout de suite, je les ferai transporter dans le jardin. Ainsi, la mort de cet arbre me fournira les buches que j'imaginais l'autre jour en faisant les plans du potager. Les buches que je voulais placer ici et là pour que l'on puisse s'asseoir et rêver, ou lire, ou admirer le ciel et le fleuve au beau milieu des légumes et des fleurs.

J'ai eu trop de travail pour faire des images de mes beautés ces jours-ci. Les deux voyages de quelques jours à Montréal la semaine dernière m'ont plutôt fatiguée et, comme je l'étais déjà, je n'en finis pas de récupérer. Et en plus, je dors mal. C'est toujours comme ça quand j'abuse de mes forces. Ce n'est pas grave, juste un peu de surmenage et de stress mal digéré, ça passera. Au moins je ne crains plus de perdre la maison. J'ai trouvé une solution au problème des sous. Travailler la terre me fait du bien.

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52. amour, ahabah, love, éros, philia, agapè et quoi encore

La voilà qui recommence à parler d'amour. Et puis soudain ce fut l'été. Le bel été de l'éternel balbutiement. Il pleut souvent, presque tous les jours. J'écris beaucoup et je prends soin du potager, des arbres, de mes belles fleurs.

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Les premières roses trémières [altération de rose d'outremer, attesté dès 1500 selon Petit Robert, aussi appelées bâtons de Jacob, primeroses, passe-roses. En espagnol ce sont des malvarrosas, et en latin : Alcea rosea] ont commencé à fleurir, fières et dignes. Mais elles ne sont pas roses, ni rouges. Non. Mes roses de trémière sont rouge pourpre, très foncées. Rouge vin violacé, en fait. Presque noires. Ce sont des Alcea rosea nigra. Pas ça qui était écrit sur l'étiquette. Jamais vu de pareilles nulle part, mais je les ai photographiées sous la pluie, à l'instant, pour vos beaux yeux. Babillages de Babel. Elle ouvre le grand Dictionnaire Hébreu sur ahabah, hbh). Écoute l'épellation phonétique. Un, deux, trois. Divins plaisirs du corps plein l'oreille.

Elle, qui ne croit plus en Lui, cherche Ses mots, juste pour le plaisir de s'entendre intérieurement prononcer les sons ronds Search God's Word. Ils ont cherché les occurences du mot ahabah (love) dans la bible. En ont compté une quarantaine ou moins, selon les versions. Citations à l'appui, plus bas. Ils ont aussi une définition de Love, que je recopie :

Love =

1. human love for human object
- of man toward man
- of man toward himself
- between man and woman
- sexual desire

2. God's love to His people

Que je traduis librement sans consulter les lexiques qui en savent plus long que moi sur le sujet :

Love =

1. Amour humain pour un objet humain
- d'un homme pour un homme
- d'un homme pour lui-même
- entre un homme et une femme
- désir sexuel

2. Amour de Dieu pour Son monde.

Aurais-je pu traduire people par peuple ? ça me tente même pas d'y penser...

Hosea 3:1

Then said the LORD unto me, Go yet, love a woman beloved of her friend, yet an adulteress, according to the love of the LORD toward the children of Israel, who look to other gods, and love flagons of wine.

Et ceci dans la petite Bible en français de mon fils :

Osée 3:1

Le Seigneur me dit : «Eh bien ! Une fois encore aime cette femme qui a un amant et vit dans l'adultère. Aime-la comme moi, le Seigneur, j'aime les gens d'Israël, bien qu'ils se tournent vers d'autres dieux et raffolent des gâteaux de raisins. »

Héhé, voilà que d'une langue à l'autre, les bouteilles de vin se changent en gâteaux, sinon en pains aux raisin. Faut croire aux miracles. Et aussi à la multiplication des pains, des pins, des pinotes, des pin-ups et des bobby pins.

Tout un chacun sait bien que les premiers traducteurs de la Bible, écrite en Araméen sur des vieilles pierres toutes effritées (j'imagine, parce que l'on était encore loin des presses de sieur Gutenberg), l'ont traduite en hébreu, puis de l'hébreu au grec. La chose s'est corsée et le choix ne fut pas une mince affaire quand il s'est agi de traduire les mots hébreux désignant l'amour : ahabah et hesed. Encore un autre ? Eh oui, et ce n'est pas le seul. Si le mot ahabah désigne toutes les formes d'amour, que l'on précise selon le contexte, le mot hesed est plus complexe, il est utilisé pour les notions de fidélité et d'attachement.

Les choses n'étaient pas simples, en effet, car les anciens grecs avaient trois mots pour désigner l'amour : eros, philia et agapè. Mais pourquoi diable, en français, on n'a que le mot amour, et en plus, plus personne ne sait ce que ça veut dire. Et encore moins écrire un mot pareil. J'aime love, comme dans make love c'est si bon, ou dans love affair, ou bien make love, not war, sauf que c'est de l'anglais. « Well do you love me (I can really move). Well do you love me (I'm in the groove). Ah do you love me. Now that I can dance. Watch me now, oh. »

Eros, donc. Et pour en revenir à nos grecs, eros nomme le désir, pour tout objet digne d'attachement. Philia signifie amour désintéressé, cet amour qui prend soin de l'autre, de l'ami, de la patrie, en qui la volonté et la noblesse de coeur ont maîtrisé les passions humaines. Agapè, le mot, a parfois le sens d'eros, mais plus souvent le sens de philia. Source : perdue, mais je vais la retrouver... et continuer un autre jour.

Vous trouvez que ça commence raide après une absence de plusieurs semaines, que j'aurais pu trouver un sujet plus facile ? Mais c'est que je ne suis pas là pour faire la conversation. Pas pour communiquer un précieux message, ni même pour partager et susciter des réflexions profondes. Ni même pour donner de mes nouvelles mais j'en donne pareil, cherchez l'erreur, c'est bien ça le piège de tenir un journal en ligne, on fait comme dans « Allo allo Jos, quelles nouvelles ? – Tout va très bien, tout va très bien. » Même pas. Aujourd'hui, j'écris une page dans ce journal, juste pour écrire. Ou me rappeler un jour que le 20 juillet 2007, il pleuvait et ventait, que je suis sortie photographier les roses trémières qui ont l'air des fleurs de sorcières, et puis que j'ai fait de la soupe au poulet et riz, un feu de cheminée. Mangé des bagels grillés avec du beurre. Faut pas chercher plus loin. J'ai personne à convertir, je n'enseigne rien, ne prêche sur aucune montagne. «Pourtant, que la montagne est belle, comment peut-on s'imaginer, en voyant un vol d'hirondelles, que l'automne vient d'arriver ? » Je donne peut-être l'impression de me détacher du journal, de vous filer entre les pattes. Mais non, je ne boude pas. Je bouge. Je suis là. Simplement devenue incapable de poursuivre. Muette mouette. Mutique. Mutante. Mouvante. Mais non, je n'abandonne pas mon cher journal qu'est pas un blog, sauf pour la technologie blog qui sert à le publier, puis à l'archiver et tout. Mais, me direz-vous, what the hell does flagon mean ? Des "flagons of wine", comme dans la Bible, ça ressemble à ça. On peut cliquer dessus pour accéder au Thesaurus où j'ai déniché/emprunté l'image. Merci.

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70. et noël...


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Je vous souhaite plein de bisous doux et des cadeaux enrubannés de satin blanc, rouge, vert, doré, et du vin de Champagne, du chocolat et un grand feu de cheminée. Un petit matin de Noël avec des croissants chauds et de la confiture (ou ce que vous voulez). Et une grande tempête de neige blanche, pour la paix.

Je passe les fêtes avec ma famille, loin de ma campagne mais néanmoins heureuse et légère. Il manque quelques êtres qui me sont plus précieux et chers que tous les trésors en or pur et cela pourrait m'attrister mais rien ni personne ne m'empêchera de les porter dans mon coeur, toujours.

Pour vous, mon collage du jour bricolé pour mémoires et bébés joufflus. Et un joyeux Noël.

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