22. des qualités indéniables

Samedi. Deuxième billet de la journée. Comme si je me repliais sur le journal, ultime refuge. Le seul lieu qui soit bien à moi.

Le titre de mon billet du matin m'aura porté malheur : déception. J'ai reçu tout à l'heure un courriel disant ceci :

Mme Strohem,
Nous nous excusons du délai à vous répondre, mais les différentes étapes des comités de lecture et éditorial prennent un certain temps, surtout lorsque des projets intéressants se présentent. Votre manuscrit possède en effet des qualités indéniables qui ont su plaire à nos lecteurs. Cependant, comme vous le savez peut-être, Les Éditions [...] sont une petite maison d'édition qui publie très peu d'oeuvres de poésie et de nouvelles. Notre calendrier est déjà bien rempli et nous ne pouvons donc pas donner suite à la publication de votre recueil. [...]

Pfft. On ne me fera pas croire ça. Ce recueil devait être pourri à l'os. Et ce paragraphe extrait du courriel doit être recopié à des centaines d'exemplaires.

Je ne l'avais pas écrit dans ce journal, mais j'avais envoyé un recueil de poésies à huit maisons d'édition en mars 2006. Toutes avaient refusé mon recueil sauf deux. Voilà, vous savez tout.

Annie collectionne les lettres de refus. Annie joue aux échecs avec des qualités indéniables, peut-être, mais pas un éditeur ne s'intéresse à son travail.

Tant pis. Je continue. J'ai ouvert le roman en chantier et j'ai écrit. J'ai allumé le feu, mis un filet de porc piqué d'ail au four.

J'écris ce billet et ensuite je retourne au manuscrit pour une belle soirée d'écriture sous la pleine lune, qui veillera sur moi comme une mère aimante.

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32. les fleurs sur les murs

L'oiseau bleu du 8 janvier 2006

Ça change beaucoup par ici. Si ça continue, personne ne va plus s'y retrouver. Hier, j'avais trop mal à la tête pour écrire et je me suis promenée entre le lit et ma table de travail. Je n'ai rien trouvé de mieux à faire que de m'amuser à défaire les looks, designs et autres fioritures, bref, j'ai décroché les différentes présentations que j'ai expérimentées depuis la reprise du journal.

Effets de la fièvre, sans doute. J'ai recommencé à m'ennuyer de mes pages blanches du temps de Script et de Voyelle, avec le minimum d'éléments « décoratifs ».

Après tout, les lecteurs qui passent ici doivent bien ouvrir le journal pour le lire. Pas pour regarder les fleurs sur les murs.

Ça devrait encore changer. Sans savoir où tout cela va me conduire, j'épure. Pareil pour le roman en chantier. Depuis mon réveil ce matin, je m'y suis replongée et j'ai relu les quelques trente premières pages, ce qui sera le premier chapitre, en changeant des petites choses ici et là.

Dans ma toute première version, j'avais raconté l'histoire à la troisième personne et c'était compliqué car je sentais bien que c'était uniquement la première personne qui donnait son point de vue, qui parlait là-dedans, alors à un moment donné j'ai tout réécrit au « je ». J'ai continué sur plusieurs pages.

Et finalement, c'était samedi ou dimanche, j'ai repris tout le texte et je l'ai réécrit à la troisième personne en laissant la première personne sur un banc. Non, pas sur le banc des accusées, non. Je l'ai installée sur un long banc avec les autres témoins, uniquement des femmes libres et fières d'aujourd'hui et des suffragettes et féministes courageuses des autres siècles avec leurs ridicules et si jolis chapeaux à voiles.

J'en avais parlé à une amie qui écrit aussi et que j'aime. Parce que je trouvais fort étrange qu'en écrivant au je, je songeais à la protagoniste à la troisième personne. Elle m'a alors dit que pour elle c'était le contraire. Ça ma trotté dans la tête longtemps. Comment on peut déplacer les personnes qui parlent comme ça et qu'au final, c'est toujours soi. Mais je me suis demandé comment faire pour laisser s'exprimer librement chacune de ces personnes en moi.

Par la suite, en réécrivant à la troisième personne, je m'attendais à voir réapparaître mes pensées à la première personne et elles n'ont pas changé, cette femme à la troisième personne est restée. Je pense à elle, je vois le temps passer en elle, je la vois faire des enfants et se déplacer dans les maisons, prendre l'avion, danser, aimer et parler. Vivre.

Ce curieux déplacement m'a fait retomber dans une autofiction qui s'est mise en place à mon insu. Quand j'écrivais à la première personne, je me présentais comme le seul témoin de ce que je racontais.

Mais en écrivant à la troisième personne, je reconnais l'existence d'autres témoins valables pouvant corriger ou compléter ce que j'ai à dire sur la vie de mes personnages. Dont moi des années plus tard. Le je et le moi de maintenant.

Écrire à la troisième personne serait reconnaître ma décantation historique terminée, et la version que j'en donne comme définitive. Je récuserais ainsi par avance tout autre témoignage et, comme c'est bien moi la première personne qui se cache sous la troisième, non seulement je le récuserais mais je l'interdirais. C'est un pensez-y bien.

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