7. des mots dans la gorge
Qu'est-ce que tu dis ? Je ne dis rien. Pas un mot à personne depuis vendredi, jour de bibliothèque. Je ne parle pas. Le téléphone ne sonne pas. Je n'y ai pas touché. Je reste seule dans la maison et j'écris à côté d'un grand feu que j'entretiens rouge et dense dans la cheminée. La langue enfermée dans la bouche. Ne pas tricher. Jouer au jeu du livre découvert et ouvert au hasard. Du premier mot qui tombe sous le doigt. Pas de chance, ou excès de. J'ai pigé Babbitt, de Sinclair Lewis, et mon cher vieux Finnegans Wake. Tir au sort. Joyce a gagné. En anglais my dear, oh comme c'est surprenant et amusant. N'y aurait-il que moi que ce jeu amuse, j'y jouerais sans me fatiguer. Or donc, à la page 258, je dis : And shall not Babel be with Lebab ? And he war. And he shall open his mouth end answer : I hear, O Ismael, how they laud is only as my loud is one. If Nekulon shall be havonfalled surely Makal haven hevens. Go to, let us extell Makal, yea, let us exceedingly extell. Though you have lien amung your posspots my excellency is over Ismael. Great is him whom is over Ismael ans he shall mekanek of Mak Nakulon. And he deed. J'ai longtemps été incapable de lire Joyce. Maintenant je ne saurais m'en passer bien longtemps. Alors je dis les mots pris dans la tour de Babel avec l'envie d'écrire et de parler à l'envers, peut-être que ça serait plus clair. Je dis tout bas juste pour moi Uplouderamainagain ! Et puis je dis visur vatnsenda-rosu en chantant dans la gorge avec Björk sans comprendre les mots de la tour avec Babel qui couche avec Lebab. Je dis à haute voix une page de James Joyce. Puis deux. Puis dix. Je dois avoir le Finnegans Wake en version française. Quelque part, mais où ?
65. et l'anamour...
J'aurais bien aimé me retrouver dans le gros avion appelé Airbus A380 qui a fait la traversée Paris-Montréal hier. Mais dans l'autre sens. L'envie de partir m'a ressaisie entre ses griffes emplumées de sphynx. Je dois avoir quelques gènes d'outarde, de grue ou de cigogne nichés profond dans mon attirail héréditaire.
Époustouflant. Avec une envergure de 79,8 mètres, le bel oiseau peut transporter jusqu'à 800 passagers, il pèse 560 tonnes (en vol). Avec un rayon d'action de 15,000 km, il avale 3 litres aux cent kilomètres par passager. J'ai lu tout cela, entre autres, dans la fiche technique d'un beau document animé publié sur le site de radio-can. Tout un animal.
J'ai lu Prodiqe, de Nancy Huston. Étrange histoire d'une enfant prodige. Un rêve. À la fin, Maya dit à sa mère endormie :
Tu sais ce que ça veut dire, coquecigrue ? Eh bien, c'est un mélange de coq, de cigogne et de grue... Même les choses qui n'existent pas sont dans le dictionnaire... On pourrait en inventer d'autres... Le chachicheu par exemple, croisement entre le chat, le chien et le cheval! Non, c'est pas très bon... Attends... Ça y est, j'ai trouvé! Le moulipa, croisement de moustique, de libellule et de papillon! Ça, c'est pas mal. Le moulipa. Je l'adopte... Je suis ta petite moulipa qui t'adore.
Avec ce damné journal qui me fait damner, je crois bien que je cherche la sortie, à défaut de chercher la suite. Aucune inspiration, comme dans « l'anamour », de Gainsbourg, aucun Boeing sur mon transit / aucun bateau sous mon transat / je cherche en vain la porte exacte / je cherche en vain le mot exit. Mais tout le monde sait que quand on cherche on ne trouve pas. Et puis l'inspiration, c'est quoi au juste ? Ça existe, ou bien c'est une coquecigrue*, voire [même] un moulipa ?
Récemment, Gilles Vigneault confiait à un journaliste que « l'inspiration est une très belle dame qui vous invite à prendre un verre chez elle. C'est charmant, c'est extraordinaire. Alors on entre. Mais rendu là, elle nous demande si ça nous ennuierait de rentrer son bois. Et c'est là que l'on s'aperçoit qu'il y a du travail quand même ! » Source : « Leçons d'immortalité », un article de Rim Boukhssimi.
Cher journal, je t'aime et je crains / de m'égarer / et je sème des grains / de pavot sur les pavés / de l'anamour.
La terre est gelée de partout. J'ai perdu mes trois choux d'hiver. Trop attendu pour les cueillir. Quand je les ai coupés hier, ils étaient congelés jusqu'au coeur. Je les ai laissés sur place, peut-être serviront-ils de nourriture à quelque animal affamé. Je me demande s'il y a des animaux qui aiment les choux d'hiver congelés.
Pour les carottes, pas de problèmes. La terre étant très dure en surface, j'ai pris une fourche pour soulever les plants et ainsi j'ai pu sortir mes belles carottes de la terre, intactes et brillantes. Pour les conserver tout l'hiver, on dit de planter les carottes dans le sable. J'en ai pas. J'ai mis un rang d'essuie-tout et un rang de carottes en alternance dans un grand bac et puis j'ai porté le bac dans le coin le plus froid de la cave [à 0°C].
Il fait de plus en plus froid. Même dans la maison. Depuis trois ou quatre jours, quand je me lève vers cinq ou six heures du matin, le plancher est glacé et je dois faire du feu. Me réveiller avec le froid, je n'ai connu que ça dans les hivers de mon enfance et de mon adolescence. Quand on vit dans une maison en bois sans chauffage central et qu'on chauffe au bois, au nord du je ne sais pas quel combientième parallèle, c'est normal de geler tout rond quand on n'a pas entretenu le feu de la nuit.
En plein hiver, je me lève une ou deux fois au mitan [joli mot, mitan, plus poétique que milieu en tout cas, mais peut-être un peu obsolète, j'imagine] de la nuit pour nourrir la flamme. Peut-être qu'il ne fait pas encore si froid dehors, mais il y a un petit vent froid dans le salon : deux fenêtres ont encore leurs moustiquaires. Il fallait que je porte les châssis doubles à réparer et j'ai procrastiné* *. Le feu de bois fait du bien, je suis bien nichée creux dans une bulle de chaleur au coeur du froid automnal. Hors du temps et de l'espace.
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* Coquecigrue : n.f. – 1534; p. ê. de coq-grue, croisé avec cigogne. vx Baliverne, absurdité.
* * Note à moi-même : Penser à faire réparer mes châssis doubles cette semaine, sans faute.
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auteure : annie strohem
écrit quelque part en kamouraska
muse : serge gainsbourg
chanson : l'anamour