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Sapin baumier, Abies balsamea.
Source : Wikimedia commons. USDA-NRCS PLANTS Database / Britton, N.L., and A. Brown. 1913.
Illustrated flora of the northern states and Canada. Vol. 1: 63.

J'ai longtemps cru que les Amérindiens avaient montré à Jacques Cartier comment guérir ses hommes du scorbut avec du sirop d'érable durant le premier hiver très froid qu'ils ont passé ici [1535-1536]. Cette croyance était incrustée quelque part en moi depuis des siècles, et je ne la remettais pas en question ; et je crois me souvenir de l'avoir lue dans mes livres d'Histoire, à l'école. Sinon, où aurais-je pris cette information ? Comme je me connais, je vais me poser la question longtemps et n'y trouverai fort probablement jamais de réponse.

Tout le monde sait que les livres d'Histoire changent avec le temps. Certains chercheurs partent en quête de vérité et relisent les vieux textes, et peu à peu, les choses sont réinterprétées autrement. Avec prudence, toutefois.

De sorte que ce que j'avais pris pour une vérité vraie et fondée se retrouve n'être qu'un mythe, ou une légende que j'ai moi-même véhiculée. Je ne me souviens pas combien de fois j'ai répété cette histoire de l'érable qui guérit du scorbut. Ça reste possible que la sève de l'érable contienne des propriétés médicinales. Mais comme je ne suis pas spécialiste en la matière, là s'arrêteront mes suppositions.

Si j'aborde ce sujet aujourd'hui, c'est à cause d'une lecture faite avant-hier, et qui a proprement ébranlé l'échafaud de ma petite mythologie personnelle. C'est arrivé en retrouvant, pour le lire attentivement, [allez savoir pourquoi] l'excellent volume de Jacques Lacoursière : Histoire populaire du Québec, sous-titre : Des origines à 1791. Que je n'avais jamais lu que par bribes et en diagonale. Voici le passage en question :

Au mois de décembre 1535, les Français apprennent qu'une cinquantaine d'habitants de Stadaconé [la ville de Québec] sont morts de maladie. Cartier interdit donc l'entrée du fort aux Amérindiens de peur qu'une épidémie ne décime ses hommes. Cette mesure n'empêche pas cependant le scorbut de faire son apparition. La situation devient critique. Presque tous les membres de l'équipage sont atteints. Sans le secours des Indiens qui lui apprennent l'utilisation médicinale de l'anneda, Cartier aurait probablement vu mourir tous ses compagnons.

C'est moi qui ai mis le mot anneda en caractère gras.

De l'anneda, me dis-je, c'est quoi ça ? Google n'a pas mis de temps à m'indiquer l'invitation de l'UQTR à une conférence sur : « L'anneda. L'arbre de vie. » Où je lis : « Jusqu’à récemment encore l’anneda était identifié au cèdre blanc. Doutant de cette identification, l’historien Jacques Mathieu s’est livré à une nouvelle enquête et a réussi à démontrer que l’arbre de vie des Amérindiens du temps de Cartier était le sapin baumier ».

Continuant ma recherche, je vois qu'il a publié un livre sur l'anneda. Et dans les extraits offerts en pdf, entre autres réflexions, ceci : « Cet arbre, que l’Amérindien nomme annedda, fait des miracles. Les hommes de Cartier sont guéris en six jours. Ce dernier en rapporte des semences en France et les offre au roi. Bientôt, cet arbre devient connu par toute l’Europe, sous le nom d’arbor vitae ou arbre de vie. Effaçant ainsi l'apport amérindien. » [Livre offert sur le site des Éditions du Septentrion.

Ce n'était pas le premier et c'était loin d'être le dernier coup porté à ces civilisations, qui nous ont précédé en terre d'Amérique, pour les effacer de la carte.