Ce matin, long poème lu mot à mot et recopié patiemment lettre par lettre à partir d'un livre à la couverture noire :

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SÉPARÉ

J'étais en train de faire quelque chose
je ne sais plus quoi
je me tenais en un lieu
je ne sais plus où
j'attendais quelqu'un
je ne sais plus qui
C'était avant ou c'était après
je ne sais plus quand
Et tout à coup ou graduellement
j'ai été déplacé, j'ai été emmené
en ce lieu de renversement
et j'ai été séparé
et à la place de chaque partie
il y a eu le nom de la peur
et en guise de vaste commémoration
il y a eu le nom de la désolation
Si vous connaissez la prière
pour qui a été ainsi disloqué
s'il vous plaît dites-la ou chantez-la
et s'il y a parmi les mots
un espace vide, ou parmi les lettres
un verger de retour
établissez-y s'il vous plaît mon nom fermement
avec votre voix ou votre main
que vous savez seul commander
vous les justes
qui vous préoccupez de ces choses
Mais je vous en prie dépêchez-vous
parce que toutes les parties de moi
qui se sont un court instant rassemblées
autour de cette supplique
sont dispersées à nouveau
et sont éparpillées vers l'Autre Côté
où les anges ont la tête en bas
et tout est couvert de poussière
et tout le monde brûle de honte
et personne n'a le droit de crier

De Leonard Cohen, extrait de Livre du constant désir, traduction de Michel Garneau, publié par les Éditions de l'Hexagone en 2007. Tire original : Book of Longing [1934].