Un lent petit matin s'étire depuis l'aube sous un ciel bleu pâle tirant sur le gris. Temps doux.

Plus je vieillis, plus je ressemble à ma mère. D'abord le visage, au point que je sursautais parfois l'été dernier lorsque je croisais mon image au miroir. Et maintenant, ce sont les mains, mais juste un peu. Je crois que mes doigts et mes poignets demeureront toujours plus fins, moins noueux. Les mains vieillissent moins vite que le visage, je crois. Reste que j'entrevois déjà ses mains sur moi. Seulement quand je suis fatiguée, ou que je les fais travailler trop fort.

Je réfléchis à l'écriture de ce journal. Comment sortir de la nuit dans laquelle il s'enfoncerait indéfiniment si je continuais à le laisser aller en friche. Comment revenir à cet objet qui n'est pas de la littérature, à le nourrir tous les jours comme avant, à le soigner et m'en occuper. Remplir ma partie du contrat.

J'écris ce journal en ligne. Et ce n'est pas de la littérature. Je n'ai jamais voulu le définir comme tel. Je ne crois pas. Si je l'ai fait, je n'en ai gardé aucun souvenir. J'ai voulu une totale liberté d'écriture et je me la suis donnée.

Je l'ai écrit pour écrire. Sans me poser de questions. En choisissant délibérément de rester en dehors du littéraire le plus longtemps que j'ai pu. Je ne l'ai pas voulu parfait, je l'ai aimé imparfait et impermanent. Inachevé aussi. J'affectionne l'esthétique du wabi-sabi. Et la notion d'inachevé.

Tant de questions me trottent dans l'esprit comme les perles qui chercheraient à s'échapper du fameux fil de soie rouge. Ou d'un long collier qui commence à me serrer au cou. De quels désirs profonds ce journal est-il issu. Me libérer. Me sauver. Partager. Sauver les autres, qui. Mais si ce journal n'a pas le désir ni le droit d'appartenir à ce que l'on nomme littérature, comment arriver à le définir -- si je voulais maintenant le faire. A posteriori ou pour la suite des choses. Comment est-il lu, vu, perçu. Je marche dans la nuit.

Aujourd'hui j'entrevois, grâce à Mallarmé, que la littérature ou les Lettres existent si quelqu'un [lui] en éprouve du plaisir, de la jouissance.

La jouissance. Je la ressens toujours en écrivant. Et après. Je réviserai donc la liste de mes 52 sujets afin de clore ce chapitre avant la fin du mois et de l'année. Et pour faire changement, j'ai envie d'écrire tous les jours. N'importe quoi.

[le sujet du jour aurait pu être le dernier de la liste, le numéro 52.5, et s'intituler : « le plus beau est à venir »]