un 5 à 7 improvisé

Un samedi matin, il y a de cela deux ou trois semaines, j'avais commencé un billet que je n'avais pas terminé [me souviens plus pourquoi d'ailleurs] et qui se lisait comme suit :

« Jeudi soir, je n'ai pas avancé beaucoup dans ma lecture de Dernière nuit à Twisted River *. J'avais soupé tard, devant la télé. Je voulais absolument revoir La marquise d'O. [Die Marquise von O…**]. Le film a dû se terminer vers les 11 heures.

« J'avais fait du riz au lait pour dessert, c'est archi rare que je cuisine des desserts, et même que j'en mange. D'habitude je me contente de yogourt nature, d'un bout de fromage avec du pain ou encore d'un fruit cru. J'ai rangé ce qui restait du riz au lait dans le frigo, et je n'ai pu résister à en manger quelques bonnes grosses cuillerées debout dans la cuisine, par pure gourmandise, avant de monter me coucher.

« J'ai lu un peu, et comme j'étais hyper fatiguée, j'ai sombré dans les bras de [sieur] Morphée au bout de deux ou trois pages. J'arrivais pourtant à un passage un peu plus joyeux et coloré qui se jouait dans les cuisines d'une cantine où Danny, 12 ans, surprenait son père, Dominic Baciagalupo [jeune veuf italien, cuisinier dans un camp de bucherons dans le New Hampshire. L'histoire commence en 1954] en train de "jouer à do-si-do" avec la plongeuse, Jane l'Indienne. Tout un personnage la grosse Jane. »

Bien décidée à ne plus jamais laisser de billets non finito, quoique l'esthétique de l'inachevé soit fort intéressante, fournissant au lecteur la chance de finir l'histoire comme il en a envie, voici néanmoins la suite de la page :

Réveillée par un super gros mal de ventre vers 4 heures du matin, je me suis levée avec le feu au ventre, dans l'urgence de me rendre où vous imaginez.

Une heure plus tard, après quatre ou cinq allers et retours à la salle de bain pour me libérer le bedon des grosses crampes qui le secouaient misérablement, je me suis allongée bien à plat dans mon lit, la tête et les épaules soulevées par une pile d'oreillers.

J'ai repris mon livre et j'ai lu de 5 jusqu'à 7 heures du matin. Dans ce chapitre, Danny assomme Jane l'indienne avec la grosse poêle à frire en fonte parce qu'il la prend pour un ours. irving.jpeg

Il empoigna la queue de la poêle à deux mains, et se dirigea vers le lit pour viser la tête de l'ours au jugé. Il prit son élan, bien campé sur ses jambes, comme Ketchum le lui avait montré avec une hache, le bassin en retrait de la trajectoire. C'est alors qu'il remarqua deux pieds nus, qui appartenaient sans équivoque à l'espèce humaine. Les pieds étaient en position de prosternation, tout à côté des genoux nus de son père. Ils ressemblaient fort à ceux de Jane. La plongeuse indienne passait ses journées debout, et avec son poids, elle avait souvent très mal aux pieds. Elle adorait par-dessus tout qu'on les lui masse, avait-elle confié au petit Dan, qui lui avait maintes fois rendu ce service.

– Jane ? appela Danny d'une petite voix hésitante, mais plus rien ne pouvait amortir le swing de la poêle de fonte.

Jane dut entendre prononcer son nom, car elle leva la tête et se tourna vers lui. C'est ainsi qu'elle reçut la poêle dans la tempe gauche. Le son résonna, mat et grave comme celui d'un gong, suivi par un picotement que le petit Dan ressentit d'abord dans les poignets puis dans les bras. Maigre consolation, il se dirait pour le restant de ses jours, ou du moins de sa mémoire, qu'il n'avait pas vu l'expression du joli visage de Jane au moment où la poêle l'atteignait. (Ses cheveux étaient si longs qu'ils la couvraient tout entière.)

Après avoir terminé le quatrième chapitre juste pour savoir comment le père et le fils allaient s'en sortir, j'ai réussi à me rendormir tranquillement.

Morale de l'histoire : on a les 5 à 7 que l'on mérite, parfois. Bref, plus jamais de riz au lait avant de me coucher.

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* IRVING, John, Dernière nuit à Twisted River, traduit de l'anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, Paris, Seuil, 2011. Titre original : Last night in Twisted River, 2009.

** Die Marquise von O… Scénario et réalisation : Éric Rohmer [1976], d'après le roman d'Heinrich von Kleist [1805]. Le film a été tourné en allemand mais le doublage en français était parfait. J'étais contente de reconnaître la voix de la comédienne qui doublait la mère de la marquise d'O. [Suzanne Flon : je l'adore], et je me suis amusée à l'imaginer jouant ce rôle dans lequel elle aurait été plus que parfaite.

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