Je viens d'apprendre [sur le blog de Richard Therrien] que tu avais été emportée par un cancer foudroyant. Je ne savais même pas que tu étais malade. Ne t'avais jamais rencontrée. Chacune de son côté, nous savions en quelque sorte qui était l'autre. Et je crois bien que la relation auteur lecteur nous suffisait. Tu me manqueras. Tes yeux, ton regard aimant et tes mots me réchauffaient le coeur.

Je me souviens, la première fois que tu m'as écrit, c'était un email, au tout début du journal, peut-être vers janvier 2001 ou avant. Ces années-là, j'avais rêvé comme toi que le hasard nous organise une rencontre au Figaro ou ailleurs dans l'ancien quartier ouvrier d'O. Je suis certaine que nous nous sommes croisées sans nous voir en achetant des oranges, des olives et du φέτα chez Georges. C'était bon.

Dans le bas d'un billet un peu sombre de l'automne 2012 « le samedi 8 septembre au soir », tu m'écrivais :

Tu sais, Annie, je te lis depuis l'automne 2000 et je n'ai pas varié depuis. Je te dirais même que j'ai bien lu tout ce que tu as écrit avant et après cette date. Oui, oui, je ne crois pas avoir manqué un seul de tes billets :-)
Si tu as envie d'écrire la suite, je me permettrai donc de te pousser un peu. Ton billet est bien triste, mais c'est un vrai suspense, on est de tout coeur avec toi et on veut savoir la suite, tu sais... Alors raconte, ça va peut-être libérer le gros chagrin.

J'avais repris ma vie avec courage ce jour-là. Et si je n'ai pas « raconté » la suite, c'est parce que le chagrin n'a pas voulu se transformer en récit. Pour cela, il aurait fallu que la réalité s'abandonne à une mise en fiction, ne serait-ce que très légèrement [ne serait-ce que la transformation obligée venue des mots] et ce n'était pas envisageable. Trop gros chagrin, peut-être, trop à vif.

Je m'étais alors plongée dans les actions du quotidien pour ne pas penser. Ranger, nettoyer, gratter, cimenter les joints avec du plâtre, poncer,peinturer, gratter la terre, nettoyer le terrain en friche, sortir les débris des remises et des cabanons, corder et remiser le bois de chauffage pour l'hiver et tout le reste pour survivre, juste survivre sans trop avoir froid, et aussi, appendre mon nouveau voisinage, apprivoiser une fois de plus la solitude en terrain inconnu. Le gros chagrin, au lieu de l'écrire pour chercher à m'en libérer, je n'ai rien réussi d'autre que de le pousser un peu plus loin. Devant ou derrière, je ne sais trop.

Ta mort me remet dans la tristesse. Penser à ce que tu as dû traverser comme pertes et souffrances. Accepter de quitter cette vie qui est si belle mais qui nous fait si souvent mal à en hurler, ça doit être terriblement difficile.

Tu vois, j'accueille ton précieux conseil d'écrire pour « libérer le gros chagrin ». Et je le suivrai cette fois à la lettre.

J'aurais voulu ce matin relire tous tes courriels et messages. J'ai découvert, avec un frissonnant sentiment de tristesse, que la plupart avaient disparu dans mes divers déménagements et changements [autant d'éditeurs de blog et de maisons que de serveurs mails]. Il m'en reste quelques uns. Je les relis pour retrouver tes yeux. Des personnes vraies et généreuses comme toi qui me « poussent un peu » à écrire, y'en pas beaucoup dans ma vie. Moins que les doigts d'une seule main. Et j'en ai tellement, tellement besoin.

Je t'aime Elsa. Repose en paix. Repose bien. Ce sera à mon tour maintenant de te lire.