l'année du violet

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2012 sera mon année violette. L'année du violet.

Hier, une presque nuit blanche passée à lire une plus que volumineuse édition critique de Neige noire [P.-Y. Mocquais, 1997]. Et à fouiller dans ma bibliothèque à la recherche d'un texte de Hubert Aquin ayant pour titre : « La fatigue culturelle du Canada français » *, qui avait été publié dans la revue Liberté [1962], mais que j'étais certaine d'avoir ici quelque part. Mais où ? 

Il y a des jours, je mordrais mon fouillis en plein front et j'en ferais des confettis. Sauf que le papier, les notes de cours et les gros dossiers aiment bien se faire désirer et ne se laissent pas déchiqueter facilement par dents humaines. 

Bref, beau grand soleil et ciel couleur bleu ciel toute la journée. Temps trop doux pour janvier, la neige a fondu de partout. Ça m'a donné envie de commencer à jardiner, sans toutefois oublier que les grands froids s'en viennent et qu'ils seront terriblement givrés.

En me levant ce matin, j'étais de très bonne humeur, et j'ai décidé, tout à fait impulsivement et sans préméditation aucune, de donner une couleur à chacune des années qu'il me reste à vivre.

C'est ainsi que j'ai déclaré que mon année 2012 sera violette. Même si on annonce que c'est l'année du Dragon [selon l'horoscope chinois]. Du plus beau rouge. Alors pourquoi une année violette ?

Bien. J'avais pensé au bleu pour 2012. Sauf que le bleu me fait sentir bizarre. Peut-être parce que je ne connais rien au bleu. C'est une couleur lointaine et sibylline, qui ne se laisse pas approcher facilement.

Et puis, si mon rituel de colorier le temps qui passe n'existait pas en 2011, est-ce à dire qu'elle était transparente ? Et les autres années avant ?

Avant, je ne sais pas de quelle couleur c'était. Je le sais, mais je ne vais pas remonter le temps pour jouer au jeu des sept couleurs.

Cependant, je crois que 2011 était rouge. D'un beau rouge pourpre, ou de cette coloration rouge que prend le visage après qu'elle a joué dans la neige deux à trois heures de temps au coeur de l'hiver. Cramoisie ?

En ouvrant mon petit Glossaire des « rouges »élaboré par Hubert Aquin, je lis, à la deuxième entrée :

Cramoisi, -ie. Adj. (cremoisi 1298 ; arabe qirm'zi, « rouge de kermès »). D'une couleur rouge foncé, tirant sur le violet ; très rouge (teint peau).

Juste. 2011 était cramoisie. Ou couleur rouge sang des joues après qu'elle a joué dans la neige...

L'année est terminée depuis dix jours à peine et voilà que j'en parle déjà au passé. Comme une chose morte. Mais les bons moments de ce temps-là ne sont pas passés du tout, ils sont toujours là, il vivront toujours en moi à cause de ce rouge cramoisi.

Depuis presque tout le temps, le rouge est ma couleur préférée, même si je ne porte pratiquement que du noir. Il y a du rouge autour de moi, tout le temps. Je ne vivrais pas sans.

Cramoisi est une couleur qui tire sur le violet... Alors j'ai opté pour le violet. Et parce que la couleur violette est issue d'un mélange de rouge et de bleu.

Et un peu aussi à cause de cette phrase énigmatique de Cioran [une sorte « Köan », de la plus pure inspiration Zen] : « Le goût violet du malheur ».

Je ne crois pas du tout que le malheur soit violet, ni qu'il goûte violet. Peut-être qu'il l'est, comme il peut être rose, ou bleu, ou à pied-de-poule noir et blanc. D'ailleurs, peut-on dire que les couleurs ont un goût ? Sans y goûter ? Je dirais que les couleurs ne goûtent rien et ça règlerait la question ? Pas si vite !

Commencer par étudier la question violette. Je sens que j'en ai pour quelques mois [ou années]. Phase I, la définition du Littré [héhé] :

Violet, ette. Adj. De couleur de la fleur qu'on nomme violette. Violet pâle, la teinte lilas. Violet foncé, le pourpre noir. Violet bleu, la teinte d'améthyste. || Figuré : Contes violets, des contes qui n'ont pas de vraisemblance, des choses qu'on n'a vues que dans les éblouissements. || Il se dit de la coloration de la peau par le froid ou par la stagnation du sang. || En physique : Rayons violet ou subst. le violet, une des sept couleurs primitives du spectre solaire, la dernière en commençant par le rouge.

N'est-ce pas fabuleux ? Ces mots à eux seuls confirment mes intuitions et me donnent tout plein d'autres bonnes raisons d'avoir choisi le violet. Si proche du rouge. Et du froid. Et si chaud en même temps.

C'est parfait le violet. Avec cette couleur, je garderai le rouge et je m'avancerai tranquillement vers le bleu.

Ça me donne envie d'écrire un Glossaire des « violets ». Pour le pur désir d'apprendre la richesse et la profondeur de la couleur.

Ainsi, je garderai le bleu pour l'année prochaine.

Mais dans le fond, puisqu'il y a peut-être une centaine d'expressions différentes pour les « rouges » [si Aquin en avait répertorié trente il y a un demi siècle, le nombre a dû doubler depuis...], je pourrais peut-être m'en tenir aux « rouges » sans passer par les « violets » et ainsi ne jamais vivre d'année bleue, ni d'année blanche, ni d'année jaune, ni verte, ni orange et surtout pas d'année grise ni de rose. Fiou !

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* Note tardive : J'ai enfin trouvé « La fatigue culturelle du Canada français », je l'avais. Dans : Blocs erratiques [textes rassemblés et présentés par René Lapierre], Montréal : Les Éditions Quinze, 1977.

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