anatomie d'un syndrome

Il a neigé cette nuit, décembre commence à ressembler à l'hiver. La campagne lui manque trop, si elle y pense maintenant, aujourd'hui, elle va s'effondrer. Elle s'est levée, lavé la figure à l'eau glacée, et une fois les émotions soupesées elle a pensé qu'elle n'était pas heureuse. Pas triste non plus. Pas en colère. Pas angoissée. Rien. Comme engourdie, contaminée par l'indifférence ambiante et généralisée.

J'entends les écureuils courir dans l'escalier qui serpente derrière la fenêtre de mon bureau. Je les vois monter et sauter, cabrioler. Je déteste ce monstrueux escalier. Sans lumière électrique ici, en plein jour, il ferait noir comme en pleine nuit. Parfois, je jouais à aimer ça. Erreur.

C'est qui l'imbécile d'architecte qui a eu l'idée de placer les escaliers devant les fenêtres ? Ça sert à quoi une fenêtre, bordel ? Ben voyons, madame chose, la fenêtre, ça sert à espionner, à surveiller qui c'est qui monte et qui descend l'escalier du voisin d'en haut. Vous saviez pas ? Comme vous êtes naïve.

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Elle croit souffrir du syndrome de l'escalier. Vivre dans le noir, ça finit par faire cogiter, décortiquer, disséquer et autopsier de son vivant la petite bibite noire cachée au fond de la boîte noire, vous savez, celle qui lui bourdonnait dans les oreilles quand son avion mental a crashé. 

Quand il devient communément admis et nécessaire, voire « normal », de se geler les neurones pour ne pas avoir mal, quand l'analyse devient toxique ou polluante et que les gourous de la mindfulness [pleine conscience en thérapie cognitive et comportementale] recommandent l'acceptation par la méditation zen et l'engagement dans le here and now, en récupérant les bribes qui font leur petit bonheur dans la philosophie populaire [orientale ou autre, même Nietzsche y passe], elle dit que ça peut tuer le coeur du monde.

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Elle dit que ça revient à regarder la vie à travers un voile de mousseline blanche placé devant la fenêtre de l'âme, que ça revient à voir et vivre avec les autres à travers un nuage de ouate. Ce matin, elle était dedans. Ouate de phoque ! Elle dégèle. Elle explore le chemin vers la sortie. 

Si ça continue, nous deviendrons des robots incapables de ressentir la moindre émotion. Mais c'est pas du futur. C'est déjà là. Tout pour éviter de voir la vie comme elle est [une vaste entreprise de démolition, écrivait Francis Scott Key Fitzgerald]. Vivre, c'est ça qui fait mal. Point, à la ligne. Mais les choses sont, en réalité, beaucoup plus subtiles que ce que je balbutie maladroitement. Et puis à quoi bon comprendre, expliquer, à quoi bon. Nous sommes des chiens. Rien que des chiens vivant en bandes organisées. Et pour les chiens qui se mêlent d'écrire, c'est pire.

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Peut-être qu'elle n'y survivra pas. L'angoisse parfois est aussi aiguë et tranchante qu'une lame de bistouri. Ça rime avec hara-kiri [prière de ne pas appeler le neuf un un]. 

Je sais. Si je reste ici plus longtemps, je vais faire une indigestion d'escaliers. Compliquée d'une péritonite farcie de marches, de contremarches et de rampes noires en fer forgé, ça va saigner.

Facile. Elle n'a qu'à arracher les rideaux, décrocher le voilage, ouvrir la fenêtre, sauter dehors [ça ferait pas une grosse défenestration, l'appart est au rez-de-chaussée], partir d'ici. Elle le peut. Mais elle ne le fait pas. Pourtant, au bout de la rue, il y a l'avenue, les boulevards, les ponts, l'autoroute.

Et au bout du voyage, elle trouverait quoi ? Les champs. Le fleuve. La montagne. Les escargots. Le temps. Le jour et la nuit. 

Writers aren't people exactly. Or, if they're any good, they're a whole lot of people trying so hard to be one person. It's like actors, who try so pathetically not to look in mirrors. Who lean backward trying - only to see their faces in the reflecting chandeliers.

[F. Scott Fitzgerald : The Last Tycoon, 1941]

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