Depuis ce jour, au mois de mai dernier, où j’ai déclenché mon opération tabula rasa, j’ai fait beaucoup de ménage dans ma tête et dans ma vie. Et c’est loin d’être fini.

J'ai effacé tout ce qu'il y avait sur la tablette magique, lavé l'ardoise pour faire tabula rasa, une vraie de vraie. Jeté [à l'eau] tout ce que j'ai appris à ce jour, tout ce que je connais ou crois connaître. Mis/abandonné/ tout cela à côté du chemin.

Depuis, j'essaie de voir comment je ferai pour reconstruire mon bagage de connaissances, une page [de tabula] à la fois.

Plus j’avance, plus je me rends compte que l’une des choses parmi les plus polluantes intérieurement est ce réflexe du « il faut que ». Très difficile à désactiver. Parce que les « il faut que » jouent très fort dans le contrôle des pensées et des émotions. Comme dans : il faut faire bonne figure, il faut contrôler ses angoisses, il ne faut pas se mettre en colère, il ne faut pas se plaindre, il faut garder le moral, il ne faut pas paniquer, il faut que ça change. Bref. La liste serait longue si je continuais. Ça fourmille. 

Étrangement, je n’ai jamais été une fervente adepte des « il faut » et des « tu dois ». À ma grande stupéfaction, j’ai découvert, vers le mois de juillet, que ce n’était qu'un choix théorique, rhétorique ou idéologique : alors que je prônais l’inutilité voire la nuisance des « il faut », j’en usais abondamment et à mon insu [à l’insu de mon plein gré, comme dirait monsieur Dupont du Puy de la Roche perdue]. Pourquoi, où, comment et depuis quand suis-je tombée là-dedans ? je l’ignore.

Reste que c’est bon à savoir. Mais dur constat tout de même. J’assume. Je me surveille. Encore ce matin : je me lève toute courbaturée, fatiguée et vaguement triste. Je traverse la cuisine et je vois toute la vaisselle sale d’hier soir, qui encombre l’évier et les comptoirs. Je fais le café en me disant : il faut que je lave la vaisselle. Et je passe à l’action. Sans même me poser la question : ai-je vraiment envie et besoin de laver cette vaisselle tout de suite et maintenant, n’aurais-je pas autre chose à faire de plus important, etc. Je trie les verres, les assiettes, les tasses, les marmites et je brosse, frotte et rince ; j’essuie, je range. Entre une demi-heure et trois quarts d’heures plus tard, j’ai fini. Je suis contente, je me sens bien ? Non. Le café est froid. Je n'étais que triste et fatiguée par une nuit d'insomnie et quelques courbatures, et me voilà aux prises avec une colère qui couve et encore plus fatiguée, lourde. Je ne serai plus disponible à moi-même et à mes vrais désirs.

Je choisis de ne pas me blâmer et j'explore. Je pose la question : pourquoi ce « il faut » que je m’adresse à moi-même dans ma propre cuisine ? S’il y avait quelqu’un qui me disait « il faut que tu laves cette vaisselle maintenant », je suis à peu près certaine que je me rebifferais et que je lui dirais : ça presse pas, pour le moment, j’ai autre chose à faire, je laverai la vaisselle après. Ce qui revient à dire que je me donne des ordres et que je les exécute sans broncher.

Dois-je pourtant partir en guerre contre les « il faut », les proscrire, les bannir de mon vocabulaire ? Pas du tout. Je les garde, car ils seront comme des petits drapeaux rouges qui surgiront pour me signaler des tentatives inconscientes d'éluder de ce que je ne peux pas contrôler : mes souvenirs, le cours de mes pensées, mes sensations, mes émotions.

Quand je verrai surgir un « il faut », au lieu de sauter dans l'action [tentative d'évitement de la tristesse], je ferai de la place à ces émotions : je me sens triste et fatiguée ce matin. Et mon choix ne sera sans doute pas de laver la vaisselle immédiatement, mais de prendre le temps de manger et de boire ce café brûlant. Ce qui me permettra de passer au travers de reprendre pied dans le jour qui commence en ouvrant mon cahier du matin ; et ensuite je nettoierai la cuisine sans accorder trop d'attention à la tristesse. Lui dirai : tiens, tu es encore là, toi. Et puis elle va laisser la place doucement à d'autres pensées et sensations. La bonne odeur de café et de pain grillé. Le bien-être de l'eau chaude savonneuse sur les mains. Le plaisir d'avoir une cuisine bien rangée. Le temps que ça va durer.