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Salicaire [Lythrum salicaria], 15 août 2011

Pour approcher la salicaire, cet extrait de « Les salicaires ». In Jacques Ferron, Du fond de mon arrière-cuisine, Éditions du Jour (1973), p. 269 et 270 :

    À votre retour de l'hôpital, chaque après-midi, avant le souper, vous aviez l'habitude d'aller vous promener dans les champs vagues, en arrière de la maison, vestiges du petit bois où vous aviez vu naguère fleurir l'amélanchier. Vous vous rendiez jusqu'à la voie ferrée qui reliait Sorel et Saint-Lambert, puis vous reveniez. Dès votre arrivée de l'hôpital, votre chien était prêt pour cette promenade de santé, la joie de sa journée. Sur le parcours, il y avait une colonie de salicaires qui à la fin de juin jusqu'au début de septembre ne cessaient de fleurir. C'est une plante à la fois belle et un peu vulgaire à cause de son extraordinaire vitalité. Poussant dru, étouffant les autres espèces, elle avait envahi une large lisière humide, en avant des aulnes noirs d'un bois taillis, face à un vaste dégagement ouvert jusqu'à Montréal, aux confins duquel, à la fin de juillet, se couchait le soleil. Chaque jour, vous vous demandiez si elle serait encore fleurie. Ce jour-là, à l'aller, elle l'était, mais à votre retour de promenade, toutes ses fleurs vous parurent flétries. La salicaire ne formait plus qu'une lisière de plantes ligneuses et brunâtres au pied des aulnes derrière lesquels le taillis n'en finissait plus d'aller vers l'est. Votre compagnon dont le plaisir vous tenait à coeur, à qui vous permettiez de survivre heureux, ce qui devient de plus en plus rare dans un habitat que le béton, l'asphalte et le pétrole sont sensés humaniser, mais où le faible d'esprit n'a plus sa place, encore moins l'animal, lui qui faisait des ronds autour de vous pour courir à son saoul, vint se jeter entre vos jambes et n'en bougea plus : au milieu des salicaires, il y avait un tombereau, timon par terre, sans chevaux.

    Dans le tombereau, tel un triomphateur romain, se tenait Claude Gauvreau qui, assuré que sa pièce Les oranges sont vertes serait montée par le TNM, venait de se suicider. Dans cette pièce, dont il était l'auteur et le protagoniste, ses amis de l'Automatisme, les seuls qu'il ait jamais eus, le mettent à mort sur le grand plateau du Théâtre Port-Royal devant un public nombreux et déconcerté.