Lady A : C’est quoi votre fleur aujourd’hui, très chère ?

Script : Ma fleur d’aujourd’hui ? Quelle fleur ? Va savoir. Vous voulez une fleur ?

Lady A : Ben oui, votre supposée provision de photos de fleurs sauvages. J’attendais impatiemment la prochaine. J’ai hâte de voir celle que vous avez choisie pour ce dimanche gris. L’orage s’en vient. Je ne suis pas rassurée avec cette menace d’ouragan. J’ai de bons amis dans le Maine et je suis sans nouvelles. J’avais envie de vous lire pour passer le temps.

Script : Passer le temps ? Merci du compliment ! Mais quel est donc cet orage si menaçant que vous craignez ? Pas mon Irène, toujours ? N’ayez crainte. Je l’ai rencontrée cette nuit et elle m’a dit qu’il va peut-être venter fort et pleuvoir comme ça arrive souvent. Sans plus. C’est quoi c’te manie d’avoir peur de tout ce qui bouge ? J’ai une petite surprise pour vous ce matin : aujourd’hui, je n’ai pas de fleur.

Lady A : Comment ça, pas de fleur ?

Script : Non. Je n’ai pas de fleur. J’ai une étoile. Et mon étoile, c’est l’aster.

Lady A : C’est pas drôle.

Script : Je sais. Je n'ai pas envie d'être drôle. Je suis ce que je suis.

Et ma fleur du jour, c’est l’aster. Je la connaissais sans trop la connaître. En fait, j’avais oublié son nom.

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Aster, 15 août 2011

S’agit-il de l'aster des bois, de l’aster ponceau ou de l’une des 150 espèces d’asters en Amérique du Nord [sur un total d’environ 600 espèces sur la terre...] ?

J’ai feuilleté livres, encyclopédies, revues et pages web et je me suis quelquefois perdue en chemin. Pour indentifier l’espèce d’aster, j’ai mis du temps et ça a été long. Plusieurs heures à tourner en rond.

Mais, par la bande, j’ai trouvé une fois de plus, ce que je ne cherchais pas et qui fait mon bonheur.

Je sais maintenant que selon l'espèce, les feuilles de l’aster seront larges ou étroites, opposées ou alternées, dentées ou non.

Je sais maintenant que les fleurs se rassembleront en corymbes, en panicules ou en grappes.

Je sais maintenant que l'aster des bois est l'une des plus belles espèces d’ici.

Qu’elle est reconnaissable à sa tige poilue et peu ramifiée, à ses feuilles ses feuilles étroites, à ses capitules aux rayons violets ou roses qui sentent la carotte.

Aster puniceus

Je sais maintenant que mon aster est probablement une aster ponceau [Aster puniceus ou red-stalked aster]. C’est écrit dans la Flore Laurentienne du frère Marie-Victorin ; du site florelaurentienne.com :

Tige (longueur 1-2 m) forte, rougeâtre, munie de poils raides, à entrenœuds (longueur 10-60 cm) ; feuilles oblongues-lancéolées, à base sessile ou embrassante, fortement dentées, très rugueuses ; capitules (diamètre 2-3 cm) ; involucre (longueur 7-12 mm) presque hémisphérique ; bractées subégales, à pointe généralement longuement atténuée et ascendante, non recourbée. Floraison estivale. Lieux humides, fossés, ruisseaux, zone intercotidale des rivages estuariens. Commun dans tout le Québec tempéré.

Je sais maintenant que les Amérindiens fumaient les feuilles de l’aster ponceau et que ces calumets leur procuraient des effets « spéciaux ».

Lady A : Tous ces « je sais » commencent à faire pas mal redondant.

Script : Je sais. C'était plus fort que moi. Et aujourd'hui, j'efface pas. Je n'effacerai plus rien à cause de la peur ou de la honte ou de je ne sais quoi, ou qui.

Parce que ces redondances de l'écrit, c'est pour la mémoire et le coeur. Et ce que j'énumère ainsi, ça augmente mon « savoir » sans compter les gains secondaires.

Parce que, de la fleur à la mythologie et à la littérature, il n’y a qu’un pas. Un tout petit pas.

Comme ce passage de mon écrivain québécois préféré, Réjean Ducharme, découvert au bas de la fiche « Aster », dans l'Encyclopédie de l’Agora [agora.qc.ca] :

Juchée sur mes épaules, elle m'a bouché la vue et me guide en me décrivant l'action, réelle ou fictive.

« On va se faire écraser, il s'en vient une grosse auto... Tasse-toi, on va passer à côté du pont... Cours, un bourdon court après nous pour nous piquer... Tu peux regarder, on est arrivés au bureau de poste. »

Il n'en est rien et ça la fait bien rigoler de m'avoir possédé, fourvoyé. Elle ne m'a pas fait tourner le coin de la rue Principale et on se ramasse en plein désert, le long du chemin des pionniers. Je feins la surprise et le désarroi. Ça lui plaît, j'en remets. Elle n'a rien à se reprocher, c'est moi qui ai marché sur l'herbe écartante. Tant qu'à y être, on continue tout droit. On va voir si des asters qu'on ne connaît pas ont poussé dans le champ en friche encore fendu par ses roulières en face de la caisse populaire. On est gâté, elles sont en pleine apothéose. Il y a des blanches à grosses ombelles. Elle aime aussi comme elles sont panachées par leurs étamines. On en casse. Il y a de la brillante et de la rouillée à feuilles de linaire. Elles l'épatent aussi. On en casse aussi. On en a déjà une grosse brassée. On va toutes les jeter en hommage à la plus belle et qui sent le plus bon, qui est ta préférée. On est tombés, avec les genoux qui pliaient malgré nous, sur la reine des asters, avec sa couronne de longs feux violets follement émanés de son coeur de safran.

« Ses fleurs se ferment après le coucher du soleil. Regarde celle-là : ce matin, elle ne s'est pas rouverte... »

Quand on les presse entre les doigts, on est surpris, on répand un parfum « de camphre et de térébenthine ». Je le lui fais faire comme tu me l'as fais faire. Est-ce que ça lui fera ce que ça m'a fait, quelle s'en souviendra comme je m'en souviens et qu'elle le fera faire comme je lui ai fait faire ?... On est rentré là-dessus.

DUCHARME, Réjean, Va savoir, NRF, éditions Gallimard, 1994, p.211, 212

Script : Bon dimanche quand même, Lady.

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Asters et autres herbes hautes, au bord du lac, le 15 août 2011