le courrier du coeur

Il y a des jours comme neufs, propres et scintillants dans leurs beaux habits du dimanche. Ces jours-là, vous avez le sentiment ou l'impression que votre vie commence. Ou pourrait commencer. Le temps s'arrête.

Il fut un temps où, après avoir traversé les douze ou treize volumes de l'Encyclopédie de la jeunesse et les livres empruntés à la mini bibliothèque de l'école, il fut un temps où je lisais n'importe quoi.

Autrement dit, l'objet livre se faisant rare, je lisais tout ce qui me tombait sous la main : les journaux livrés à la maison par un monsieur facteur dans sa jeep kaki ou encore les petits tabloïdes insipides [ainsi que les nombreux magazines et romans-photos] que mes soeurs nous rapportaient de Québec, la « grande ville » la plus proche.

J'épluchais littéralement l'Action catholique, hebdomadaire qui nous était livré grâce aux bonnes oeuvres d'un monsieur avec un bras coupé [sans son bras coupé en fait] qui passait une fois par année, l'été, pour renouveler l'abonnement à ce journal avec le père. La mère étant occupée à chicaner en partie parce que ça coûtait trop cher et qu'on avait pas les moyens de s'abonner à la saudite gazette comme elle disait, et en partie parce que ça la mettait en beau vlimeux de laisser entrer dans sa maison cet homme, qui en plus de les délester d'un peu de cet argent - qui était si rare -, était considéré comme une sorte de grand dieu des routes et à qui, en plus de le payer pour toute une années à l'avance, fallait être recevante et lui préparer à manger, tout un repas avec des oeufs, des patates au lard, du thé bouillant et bien noir. Avec du pain pi du beurre salé frais.

Je m'ennuie parfois de la somptueuse vacuité des romans-photos [acteurs italiens, textes français dans les bulles] en noir et blanc qui s'empilaient voluptueusement sur l'étagère en fil de fer noire et branlante chez la seule coiffeuse du village qui venait de découvrir le spray net et qui vous en vaporisait tellement sur la tête que cherchez pas, c'est elle qui a dû percer le premier trou dans la couche d'ozone. Une fois, je devais avoir quatorze ans, elle m'en a mis tellement que j'avais le cou toute collant. Pi ça puait et ça me faisait éternuer, alors j'y suis jamais retournée.

Comment faisait-elle pour en avoir autant, des romans photos ? J'aurais pu en faire une maladie jalouse si ce n'avait été le mal de coeur qui me prenait après en avoir lu une dizaine non stop. Par dessus l'odeur du spraynet. Tchernobyl power. Fermons la parenthèse.

Et qu'est ce qui retenait mon attention et mon souffle de jeune lectrice assidue dans ces journaux-là, après avoir lu en diagonale les colonnes politiques, économiques, sociales, les meurtres, les premiers bébés de l'année, les maisons brûlées et autres les chiens écrasés ? Tout.

Pour la fin, je me gardais la poésie et les romans-feuilletons. Et tout de suite après il y avait le courrier du coeur. Le plus que parfait, la littérature la plus crue et la plus gnangnan, la plus vivante aussi.

Alors, une fois gavée de fictions qui finissaient jamais, comme une Smarties rouge, pure et délicieuse, des heures de temps, je lisais le courrier du coeur.

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