119. la vie des mots

L

es mots on tendance à sortir des livres. De plus en plus, ils s'échappent et s'accrochent où ils peuvent.

Depuis l'arrivée d'internet, et encore maintenant, plein de gens s'inquiètent. Principalement ceux pour qui la fabrication des livres est un métier. Ça tremble de peur. De peur que les gens ne lisent plus. Ou qu'ils n'achètent plus de livres.

Bizarre. Dans mon coin de la toile, dans mon petit espace de survie dans la ville, j'ai toujours été convaincue du contraire. 

J'ai longtemps pensé que les livres papiers ne disparaîtraient jamais, mais je commence à en douter sérieusement. Et ça ne veut pas dire que nous ne lirons plus. Nous lirons ailleurs et autrement. La vie des mots a changé.

Ça m'a sauté aux yeux l'autre soir. Dans le métro, dans les rues de Montréal, j'ai vu des mots partout. Je ne parle pas de ceux qui participent aux illustrations et slogans des affiches publicitaires. Je parle de citations ou même de longs extraits de textes peints à même les murs de briques. 

Les mots sont entrés dans les images. Ils ont envahi la ville. Ceux du métro, juste derrière la banquette étroite où j'étais assise étaient, en caractères blancs sur fond noir : « Mon métier et mon art, c'est vivre. » Montaigne. J'ai pensé qu'ils avaient été mis là pour moi. Je les ai cueillis. Pour le journal. Comme une devise. Un aide mémoire pour ne pas oublier que écrire, c'est choisir de vivre en face à face avec soi et ses multiples doublures.

Ces temps-ci, je lis tellement que cela pourrait ressembler de loin à une tentative de fuite. Ou d'évasion.

Je lis goulûment. Je lis passionnément les livres que j'emprunte à la bibliothèque. À défaut d'en acheter, faute de blé.

Elle dit que je suis entrée en lecture comme on entre en religion. 

Je dis je ne sais pas. Je dis que peut-être tu as raison. Qui suis-je pour te contredire. Je dis que je lis pour lire. Je lis ce que je rencontre par hasard soit sur un rayon de la bibliothèque, soit par un titre ou un nom d'auteur dont il a été question dans une lecture aimée. Ce n'est pas vraiment un choix. Mais c'est une certaine façon de choisir - pas meilleure ni pire qu'une autre. Je me tiens loin des lectures imposées. Pas envie d'avoir dans les mains les derniers livres publiés non plus. Je serais bien incapable de lire sur commande. Ça me couperait le plaisir. Je ne lis pas pour commenter. Ni analyser, ni résumer. Ni critiquer. Je lis juste pour aimer. Vagabonder.

Quand je lis, je ne cherche pas. Je lis comme je marche sur la rue. Parfois je fais des rencontres, parfois il n'y a personne que des ombres ou des gens qui regardent à terre.

C'est comme ça que j'ai lu à quelques jours d'intervalle, Pan de Knut Hamsun et Le joueur de flûte de Louis Hamelin. Deux rencontres qui se sont croisées par pure coïncidence.

J'ai aimé ces livres qui font vivre leur vie « de papier » à des personnages « de papier » dans des univers compliqués de récits et d'histoires souterraines, touffus, riches d'images et de sons, bourrés d'intertextualité. Plus que jouissifs.

Lire, ça donne un grand sentiment de liberté sur soi, les autres, sur le temps. De légèreté. 

Sans les livres que je lis en cette longue et neigeuse fin d'hiver, je ne sais pas ce que je deviendrais.

Lire peut être aussi éprouvant que réconfortant. Déconcertant, épuisant. 

Lire, c'est aimer, s'aimer assez. Ça n'appartient qu'à soi. Ça fait partie de ce qui n'appartient qu'à soi. Une expérience intime, pratiquement impartageable.

J'ai renoué avec mon habitude de noter les titres des livres lus, au jour le jour, sur une page spéciale. Parfois j'ajoute quelques mots, copie quelques extraits avant que les livres ne retournent à la bibli. pour y être lus par d'autres. 

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Hier, j'ai écrit ce billet et je n'ai pas eu le temps de le relire et de le poster. Dans la journée, j'ai commencé à lire La perte de l'image de Peter Handke, un roman qui commence d'une manière très étrange et contient autant, sinon plus, de parenthèses que mes billets [cela dit sans aucune intention d'établir la moindre comparaison, je note]. J'avais beaucoup aimé son Essai sur la fatigue, un véritable essai. Et à la page 18 [du roman de 634 pages, miam], je suis tombée sur ce début de paragraphe où il est indiqué comment la banquière a trouvé l'auteur qu'elle lisait pour lui demander d'écrire son livre :

« Autrefois, elle avait été une lectrice. (Elle lisait bien encore aujourd'hui, mais il ne s'agissait plus de lecture à ses yeux. Elle ne lisait plus comme il faut. Et en même temps, sans la lecture, elle se sentait orpheline. ) »

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Peter Handke. La perte de l'image ou Par la Sierra de Gredos, titre original : Der Bildverlust oder Durch die Sierra de Gredos [2002], traduit de l'allemand par Olivier Le Lay, Paris, Gallimard, 2004.

La jolie lettrine provient du grenier de From old books : Decorative initial “L” with wild flowers and weeds The River Dee: Its Aspect and History (1875).

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