Hier j'écrivais : « C'est avec l'âme à la tendresse, et en inventant un jeu à la oulipo avec quelques mots des autres [ce qui pourrait être un début de nouvelle quasiment tout à fait volé_héhé, dans l'encadré ci-haut] que je fêtais, le 22 septembre, les dix ans de mon cher journal online/presque blog. »

Ainsi, au lieu de nous offrir un gros gâteau de dixième anniversaire surmonté de dix scintillantes bougies, je choisissais d'inventer un jeu débile avec dix livres de ma bibliothèque. Un jeu débile pour m'amuser avec dix phrases, extraites des dix premiers chapitres de dix auteurs, eux-même pigés sur les dix premières tablettes de ma bibliothèque. Dans l'ordre numérique et alphabétique.

Ç'a l'air compliqué. Mais c'est comme ça les jeux, ça vient tout le temps avec des règles. Sinon c'est la pagaille quand on joue, y'a toujours du monde qui triche. Alors, si je reprends dans l'ordre, mon petit jeu d'anniversaire consistait à saisir le premier livre à gauche, sur la première tablette de la bibliothèque [celle du haut]. Ensuite, j'ouvrais ce livre et je sélectionnais la première phrase du premier chapitre pour la recopier comme première phrase de mon texte. 

Après ça, deuxième phrase, du deuxième livre, de la deuxième tablette, ouvert au deuxième chapitre pour attraper la deuxième phrase, à écrire en deuxième position dans mon texte. Et ainsi de suite jusqu'à la dixième.

Le but espéré et inavoué étant d'obtenir un récit tout à fait incohérent et follement décousu. C'était un peu comme jouer à la loterie, ou faire un tour de magie, tu sais jamais quel lapin sortira du chapeau, des fois c'est des foulards ou du feu et la pagaille s'en mêle.

Vous croyez que j'aurais triché ? Même pas. J'aurais pas pu, vu que c'était mon jeu à moi. Le hasard s'est montré, une fois de plus, fort généreux. À la toute fin, une fois que j'aie eu fini de noter soigneusement chacune des dix phrases, j'ai lu « mon texte », et je me suis dit malheur de malheur, c'est pas débile et incohérent, ça fonctionne presque. J'ai perdu.

Sauf que je gagnerais peut-être si je changeais le but du jeu qui serait d'écrire une manière de texte cohérent, ou qui se peut. J'ai donc modifié ici et là quelques genres et des temps de verbes, et ça marchait pas pire pantoute. Ciel et pattes de gazelles. Ça fonctionnerait presque pour un début de nouvelle.

Voici donc les phrases originales avec un soulignement pour les modifications. Neuf en tout et partout. Un détail. Les numéros entre crochets renvoient à la référence complète en bas de page :

Un mois déjà s'est écoulé, et j'ai toujours du mal à croire que Sandor Needleman est mort. [1]

Le cimetière était entouré d'immenses immeubles en béton, comme ces terrains de football qu'on voit aux actualités. [2]

Elle était mariée avec une dieppoise manufacture de laines dans ce temps-là, et c'est comme ça qu'elle s'était mise à aguir les moutons. [3]

Comme expérience pertinente de son métier de fermier, la jeune femme n'avait que celle qu'elle avait prise au clapier et au poulailler de son père. [4]

Les femmes ont fait des sandwiches et on est partis pour Arnprior. [5]

Une pile d'assiettes de vraie porcelaine de Chine, deux carafes de vin blanc, deux tartes, un plat d'oeufs à la neige, des gaufres, une jatte de confitures, sur une petite table couverte d'une nappe blanche, près du buffet, composaient le dessert de ce souper d'un ancien seigneur canadien. [6]

En tout cas il entra en roulant bord sur bord après s'être heureusement libéré de ses libations, apportant avec lui une atmosphère de cabaret dans cette société choisie, et beuglant à tue-tête, en vrai lascar :

                      Les biscuits ils étaient durs comme pierre
                      Et l'boeuf salé comme la femme ed Loth avait l'darrière
                                  O Johnny Lever !
                                  Johnny Lever, O !
[7]

Quelque chose commence. [8]

Georges tendait à M. de Coantré le numéro du jour du Daily Mail (il prononçait Mail comme on le prononce, par exemple, dans l'Orme du Mail), et en même temps lui prenait de force sa valise. [9]

Que, le lendemain, la machine devait tourner, c'était pour lui parole d'évangile. [10]

Je l'aime bien ce petit jeu. On pourrait jouer à faire deviner de qui sont les phrases, certaines sont assez faciles à détecter. D'autres moins. Ce que j'aime le plus là dedans ce sont les phrases en question, comme qui dirait choisies exprès pour le dixième du journal. C'est pas grave que j'aie perdu. Pas grave du tout.

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[1] Woodie Allen. Destins tordus. Paris, Robert Laffont, 1981. Première phrase du premier chapitre : « In Memoriam».

[2] Boileau-Narcejac. Les magiciennes. Paris, Denoël, 1957. Deuxième phrase du deuxième chapitre.

[3] VLB. Oeuvres complètes, tome 38, Le carnet de l'écrivain Faust. Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2002. Troisième phrase du troisième débris : « La grande tribu».

[4] Pauline Cadieux. Bigame. Montréal, Stanké, 1977. Quatrième phrase du quatrième chapitre : « Des rêves couleur de rose ».

[5] Réjean Ducharme. Les enfantômes. Paris, Lacombe/Gallimard, 1976. Cinquième phrase du chapitre cinq : « Suite et fugue ».

[6] Philippe Aubert de Gaspé. Les Anciens Canadiens. Montréal, Fides, 1963. Sixième phrase du sixième chapitre : « Un souper chez un seigneur canadien ». 

[7] James Joyce. Ulysse II. Paris, Gallimard, coll. Folio, 1989. Comme il n'y a pas de chapitres dans Ulysse, j'ai ouvert le live au hasard, vers le 7e de son épaisseur et j'ai repiqué la septième phrase (page 335).

[8] Annie Leclerc. Épousailles. Paris, Grasset et Fasquelle, 1976. Huitième phrase du huitième chapitre : « Trains ».

[9] Henry de Montherlant. Les célibataires. Paris, Gallimard, 1954. Neuvième phrase du chapitre IX.

[10] Cesare Pavese. Oeuvres. Paris, Quarto Gallimard, 2008. Dixième phrase du dixième chapitre du premier roman : Par chez toi (1939).